Cette saison en enfer, marquée par les canicules et les mégafeux, rappelle que l’adaptation de nos modes de vie et l’atténuation de nos émissions de gaz à effets de serre sont une double nécessité. A l’approche de la présidentielle, chacun devra écarter les candidats qui ne présenteront pas comme existentiels ces enjeux qui nous concernent absolument tous.
Pour aller plus loin
C’est d’abord le parasol que l’on voit. Puis le couple assis dessous, ses affaires nonchalamment éparpillées dans le sable, en train de contempler une étendue d’eau. Image presque banale, comme un cliché de Martin Parr, d’un moment de détente probablement mérité. Sauf qu’en face, sur l’autre rive, ça brûle. Ça brûle fort, même, puisqu’une épaisse fumée sombre envahit le ciel. L’apocalypse, dans une carte postale. « J’ai tout de suite vu ce couple et le paradoxe qu’ils incarnent, a expliqué au “Nouvel Obs” Maximilien Lamy, quelques heures après avoir pris cette photo le 24 juillet près de Lacanau, en Gironde, pendant que le Cap-Ferret flambait. On a l’impression qu’ils sont face au spectacle du monde qui brûle. » Des Néron à la plage ? On aurait pourtant tort de juger ce couple : c’est vous, c’est moi. Et la photo, reprise par le « New York Times », a fait le tour de la planète comme si elle résumait, dans ce mélange de fascination et d’impuissance que nous éprouvons tous face aux incendies, le sidérant contraste entre nos insouciants rituels estivaux et les feux monstrueux qui, désormais, les menacent et les menaceront.
A l’heure où nous bouclons ce numéro, la situation restait très critique en Gironde, avec plus de 200 000 personnes évacuées, 42 000 hectares brûlés, et des logements carbonisés comme au Porge, ce village martyr où 183 maisons sur 240 sont en cendres. Mais les feux dévoraient aussi les Landes, le Var, la Haute-Corse, comme ils viennent de ravager le Diois dans la Drôme, le cap Fréhel en Bretagne, 10 % de la forêt de Fontainebleau… Et cette saison en enfer est loin d’être finie. Les pompiers ont beau se battre héroïquement, plus personne n’est à l’abri, et les moyens habituels, comme ces Canadair en nombre insuffisant, ne sont clairement plus à la hauteur des enjeux de l’âge du feu qui s’ouvre sous nos yeux – sans doute est-il temps de mutualiser davantage les forces au niveau européen.
Ce qui est clair aussi, c’est que le réchauffement climatique ne prend pas de vacances. C’est lui qui décuple si dangereusement ces feux gigantesques, comme l’annoncent de nombreux scientifiques depuis des décennies. Comment a-t-on pu mépriser à ce point leurs expertises ? Les demi-habiles qui, pendant des années, ont vendu de criminelles illusions en les traitant de « charlatans de l’écologie » ou d’« écolo-alarmistes », oseront-ils, comme lors de la canicule de fin juin, reprocher encore aux climatologues de ne pas avoir été assez « convaincants » ? Que de temps perdu, depuis que Jacques Chirac a lui aussi joué les cassandres… « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », c’était en 2002. En 2026, nos maisons brûlent vraiment. Et la façon dont, il y a quelques semaines, on a prétendu réduire l’urgence climatique à un manque de climatiseurs en dit long sur la pauvreté du débat public quand les tristes sires de l’extrême droite lui imposent ses thèmes. Non, on n’empêche pas des mégafeux avec des clims. Pas plus qu’on ne s’attaque à leurs causes profondes en dénonçant uniquement les imbéciles qui les déclenchent.
A moins d’un an de la prochaine présidentielle, il n’est plus possible d’évacuer, de minorer ou de caricaturer les diaboliques questions environnementales. Et chacun devra écarter les candidats qui ne les présenteront pas pour ce qu’elles sont, hélas : des questions existentielles qui nous concernent absolument tous. Certes, l’anthropologue Elise Boutié nous explique combien les mécanismes du déni humain sont puissants, même après les pires incendies, et le risque est gros de voir ceux de cet été renforcer des colères qui montent déjà de tous côtés. Mais il serait dramatique qu’elles soient captées par des populistes concentrés sur la désignation de boucs émissaires. L’écologiste Cécile Duflot, confrontée au sinistre dans les Landes, préfère appeler, un peu comme Pedro Sánchez en Espagne, à un « pacte national pour le climat ». Comme elle, misons sur la solidarité et la conscience partagée que, décidément, l’adaptation de nos modes de vie et l’atténuation de nos émissions de gaz à effets de serre sont une double nécessité. Il n’y a plus d’alternative, comme on disait autrefois dans un tout autre contexte. Face au feu, on ne se protège pas longtemps avec un parasol.
Par Grégoire Leménager
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