En établissant une série de conséquences attendues, ce rapport aurait pu permettre aux décideurs politiques de prendre des mesures. ...
"Bruxelles, 2 août 2044, 7 heures du matin. La chaleur écrasante est toujours là. […] La sécheresse dure depuis fin mai, les cultures irriguées depuis une vingtaine d'années ne le sont plus. Cinq agriculteurs se sont suicidés devant le 16 rue de la Loi. […] Il n'a pas encore été possible de réparer les voies du TGV Paris Berlin qui a déraillé près de Louvain faisant 52 morts et 234 blessés à cause de rails déformés par la chaleur". Ce tableau, fictif, date de 2004. Il est extrait de l'un des premiers rapports alertant sur les conséquences du changement climatique spécifiquement pour la Belgique. En lisant ces quelques lignes, difficile de ne pas penser à l'été que nous vivons actuellement, vingt ans avant celui que dépeint le préambule de ce rapport.
"Ceux qui sont partis en vacances en Norvège n'osent pas revenir malgré les appels de la FEB à reprendre le travail pour sauvegarder la compétitivité des entreprises belges", peut-on encore y lire. "Il m'arrive parfois de relire ce texte, c'est à en pleurer", concède Jean-Pascal van Ypersele, climatologue, professeur à l'UCLouvain et à l'ULiège et ancien vice-président du Groupe d'experts international sur le climat (Giec). Sur demande de Greenpeace Belgique, c'est lui qui a dirigé la rédaction de ce rapport avec Philipe Marbaix, chercheur à l'UCLouvain, et en collaboration avec plusieurs chercheurs belges et internationaux. Jamais ils n'auraient imaginé que ce tableau "un peu forcé", précise Jean-Pascal van Ypersele, soit si proche de la réalité en 2026.
La Wallonie passe en risque "élevé" d'incendie de forêt : ce petit geste du quotidien qui peut mener à la catastropheLe diagnosticLe contexte dans lequel est publié ce rapport est complètement différent de celui que nous connaissons aujourd'hui. "À cette époque, le protocole de Kyoto n'est pas encore entré en vigueur. Au sein de l'industrie européenne, beaucoup sont encore sceptiques concernant le changement climatique", détaille Jean-Pascal van Ypersele. Étudier son impact sur la petite Belgique semble alors être une idée presque saugrenue. Le climatologue exige d'ailleurs de n'avoir aucune interférence de Greenpeace. Le logo de l'UCLouvain (à l'époque Université catholique de Louvain) finit même par apparaître sur la couverture. "La première fois que Jean-Pascal van Ypersele m'a parlé de ce rapport, j'ai répondu que ce n'était pas en Belgique que l'impact allait être le plus grave, en comparaison à des régions plus chaudes", se souvient Philipe Marbaix. "Je me rends compte que j'avais tort".
En plongeant dans la quarantaine de pages qui composent ce rapport, une multitude de prédictions permettent de comprendre à quoi pourrait ressembler le climat belge de la seconde moitié du 21e siècle. "Un été sur deux pourrait être au moins aussi chaud que l'été 2003", détaille-t-il notamment, en précisant que cette prévision devait encore être confirmée. "De nombreux climatologues, moi y compris, sont surpris dans une certaine mesure de la vitesse à laquelle les choses se passent, indique Jean-Pascal van Ypersele. Les événements extrêmes sont arrivés un peu plus vite que ce qu'on ne l'avait pensé. Mais même si on ne s'était basé que sur les données disponibles il y a 20 ans, il aurait été possible de faire beaucoup mieux".
Faut-il se résoudre à installer la climatisation partout ? "On ne pourra pas y échapper"Au moment de sa publication, le rapport a d'ailleurs fait grand bruit. "À peu près tous les médias ont suivi, au nord comme au sud du pays. Deux jours après, j'ai été invité par le patron de la FEB, il était très embêté car, comme Greenpeace l'avait espéré, ce rapport donnait du poids à l'argumentation pro politique climatique, se souvient Jean-Pascal van Ypersele. Une partie du rapport avait également été reprise dans la communication nationale de la Belgique, publiée dans le cadre de la convention sur les changements climatiques."
Inaction politiqueBien que le rapport de 2004 fut une source d'information majeure en Belgique, la découverte des conséquences du changement climatique est antérieure à ce document. En 1990, le Giec publiait ses premières évaluations, actualisées en 1992. "Il n'y avait rien de précis pour la Belgique, mais nous pouvions déjà y retrouver de nombreux éléments sur lesquels les décideurs politiques auraient pu se baser pour agir", déplore Jean-Pascal van Ypersele.
guillementPour ceux qui ont été victimes des inondations de 2021 ou des incendies de cet été, le mur est déjà là
Ce rapport est-il l'une des preuves de l'inaction politique en matière climatique, malgré l'existence d'une information, spécifique à la Belgique ? "Parler d'inaction serait incorrect envers tous ceux qui ont agi. Mais il est clair que cette action est lente, notamment en raison de freins, qui doivent être supprimés si l'on veut arriver à quelque chose. Il faut accepter que l'économie fonctionne autrement, changer notre manière de faire, sinon nous allons droit dans le mur. Pour ceux qui ont été victimes des inondations de 2021 ou des incendies de cet été, le mur est déjà là", prévient Philipe Marbaix.
D'autant que l'étude des conséquences du changement climatique ne s'est pas arrêtée en 2004, plusieurs rapports du Giec ont continué d'alarmer sur l'urgence du changement climatique. Bien que moins fréquent, un travail de synthèse a également été effectué pour la Belgique. Dans ses lettres, la Plateforme wallonne pour le Giec s'efforce toujours de "faciliter la compréhension des enjeux". "L'année dernière, l'Agence wallonne de l'air et du climat a publié son étude sur les risques et les vulnérabilités de la région wallonne. Il s'agit d'une mise à jour plus approfondie du rapport de 2004", détaille Philipe Marbaix.
Des fumées forcément toxiques pour la santé: mais dans quelle mesure? "La pollution particulaire reste acceptable jusqu'ici en Belgique"Intérêt renouveléL'été 2026, aussi apocalyptique soit-il, aura au moins permis d'éveiller certaines consciences sur l'urgence climatique, et sur ses conséquences, y compris chez nous. "Il faut espérer que cet intérêt, très vif pour le moment, se concrétise en actions durables dans le temps. Mais je ne suis pas naïf, quand la température sera redescendue, on pensera à autre chose, jusqu'à la prochaine canicule ou à la prochaine inondation", déplore l'ancien vice-président du Giec. Son collègue partage cet avis. "Entre 2005, l'année de l'entrée en vigueur du protocole de Kyoto et les années 2010, le climat a disparu des préoccupations, notamment à cause de la crise financière de 2008. J'ai l'impression qu'on revit la même chose et que l'histoire se répète", ajoute Philippe Marbaix.
Gilles Vanden Burre (Ecolo) : "Sur le climat, Jean-Luc Crucke doit en faire beaucoup, beaucoup plus"Pourtant, "nous en sommes au tout début des effets du changement climatique", prévient Jean-Pascal van Ypersele. "Ce n'est pas une fatalité, on peut se trouver sur un scénario très élevé ou pas. Même si l'on ne retrouvera pas le climat de 1950, l'avenir est encore entre nos mains. Même s'il y a une multitude de choses que nous aurions dû faire, nous avons encore certains moyens d'action. Par exemple, arrêter de retarder la sortie des combustibles fossiles pour les véhicules". Les deux spécialistes le répètent : il faut s'adapter, certes, mais il faut surtout atténuer le changement climatique en réduisant nos émissions de gaz à effet de serre.
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.