Ce mercredi en salles, le cinéaste américain confronte le grand Ian McKellen et Michaela Coel dans une comédie noire réjouissante autour de la question de la création. ...
Le 1er juillet dernier, depuis Londres, Steven Soderbergh nous accordait un long entretien par Zoom pour parler de The Christophers, son 36e long métrage de fiction depuis Sexe, Mensonges et Vidéo (Palme d'or à Cannes en 1989).
Dans cette comédie noire bien sentie, le réalisateur d'Ocean's Eleven et Erin Brockovich met en scène la relation entre Julian Sklar, un vieux peintre à la gloire fanée (Ian McKellen), et sa jeune assistante Lori Butler (Michaela Coel). En fait une ancienne faussaire engagée par les enfants de l'artiste pour terminer une série de toiles inachevées, les Christophers, histoire de gonfler leur héritage…
Il s'agit du troisième film londonien de Soderbergh après Magic Mike : Last Dance et The Insider. Et du troisième projet avec le scénariste Ed Salomon après No Sudden Move (2021) et la série Full Circle (2024).
Notre critique de "The Christophers"The Christophers est né lors d'une conversation à New York entre les deux hommes, en partant d'une idée de Soderbergh : une jeune assistante est engagée auprès d'un artiste en fin de vie et il y a quelque chose de pas net dans cette embauche… "C'est naturel d'aimer les artistes dont on apprécie le travail. Mais il s'avère souvent qu'ils ne sont pas si aimables… Faut-il les rencontrer ? Quand cela m'est arrivé, cela s'est fait naturellement. Si je n'ai jamais cherché à les rencontrer, c'est parce que je ne voulais pas que le charme se brise…", confie le cinéaste.
À la réflexion sur la figure de l'artiste, vous ajoutez l'arnaque, un thème que vous avez souvent abordé. Est-ce important de rester divertissant ?
Oui. L'arnaque était un cheval de Troie pour nous permettre de parler de ce dont nous voulions vraiment parler. Ed et moi pensons que le genre est un excellent vecteur pour presque n'importe quelle idée. Pour nous, c'était en quelque sorte un film de braquage intime, avec quasiment que deux personnages. On a tourné d'autres scènes, qu'on a coupées au montage, pour nous focaliser sur Lori et Julian dans la maison.
L'argent est central dans beaucoup de vos films, d'"Ocean's Eleven" à "Logan Lucky", en passant par "Magic Mike" ou "The Laundromat". C'est à nouveau le cas ici. Vous semblez toujours intéressé par les conditions matérielles d'existence de vos personnages…
On doit tous payer son loyer ou rembourser un prêt. Ça occupe une place centrale dans la vie quotidienne. Je suis toujours intéressé par la façon dont les personnages paient leur loyer, s'ils sont inquiets à ce sujet et, s'ils ne peuvent pas payer, ce qu'ils font pour le payer. C'est utile pour construire un personnage ou un récit. Dans notre culture actuelle, la question de ce que les gens sont prêts à faire pour de l'argent est encore plus complexe, avec par exemple des plateformes comme OnlyFans (plateforme de vidéos par abonnement où tout un chacun peut proposer du contenu, surtout érotique et pornographique, NdlR). Quand j'étais enfant, on devenait célèbre en faisant quelque chose d'exceptionnel. Aujourd'hui, on peut devenir célèbre sans compétence particulière, sinon celle de savoir se vendre.
Quel est votre rapport à la création artistique ?
Toute forme d'art finit par atteindre un pic. Même si le contenu change, cette forme optimale pour toucher le public plafonne. Selon moi, la grammaire du cinéma n'a pas connu de grandes avancées en un demi-siècle. On peut dire la même chose du roman. Au milieu du XXe siècle, des écrivains comme William S. Burroughs ont poussé la forme au maximum, jusqu'à ce que les lecteurs ne puissent plus suivre l'histoire… Idem pour le cinéma. Il existe un certain langage qui fonctionne. Si on le modifie drastiquement pour le plaisir de l'expérimentation, ça peut être fascinant, mais on risque de perdre le public en marche.
Vous avez vous-même réalisé de nombreux films plus expérimentaux…
Oui. L'Anglais (avec Terence Stamp en 1999, NdlR), par exemple, est un film intéressant. C'était une façon de voir jusqu'où je pouvais aller dans la fragmentation de la narration avant que cela devienne incohérent. Je crois qu'on est resté cohérent, mais c'est clair que, pour le grand public, c'était trop…
En quoi ces expérimentations formelles ont pu nourrir vos films plus classiques ?
Cela s'alimente mutuellement. Je suppose que c'est parce que les films qui m'ont donné envie de faire du cinéma étaient, pour la plupart, une fusion d'esthétiques extérieures aux États-Unis, mais avec une sensibilité narrative très américaine. Comme Le Parrain. Coppola a dit qu'il faisait un film d'Ermanno Olmi (cinéaste italien né en 1931 et mort en 2018, NdlR), mais c'est aussi un film de gangsters avec un scénario très Warner Brothers des années 1940. C'est bien de mêler les deux, mais jusqu'où peut-on aller sans trop déstabiliser le public ? Je travaille sur une comédie romantique depuis un moment, qui respecte toutes les règles que nous avons établies sur le fonctionnement d'une comédie romantique. Sauf qu'elle se passe… en 1695. Jusqu'à présent, tous les gens à qui je l'ai envoyée m'ont dit : "C'est vraiment drôle, vraiment romantique, mais la partie 1695 nous pose vraiment problème."
The Christophers de Steven Soderbergh, avec Ian McKellen et Michaela Coel. ©D.R."The Christophers" remet en question la notion d'auteur. Vous-même jouez avec cela quand vous utilisez des pseudonymes pour votre travail de directeur photo et de monteur ?
Traffic est le premier film dont j'ai officiellement fait la photographie. J'ai demandé comme crédit : "réalisé et photographié par". Mais la Guilde des scénaristes m'a dit que je ne pouvais pas insérer de crédit entre la réalisation et le scénario. Et comme je n'ai jamais voulu avoir mon nom plus d'une fois au générique, j'ai décidé de rendre hommage à mon père, qui m'a transmis le virus du cinéma, en utilisant ses deux premiers prénoms : Peter Andrew. Pour le montage, j'ai utilisé le nom de ma mère : Mary Ann Bernard. Il y a une dizaine d'années, j'ai demandé à la Guilde des réalisateurs si je pouvais m'inventer un nouveau nom pour réaliser un film indépendant à petit budget. Ils ont refusé. Mais je pourrais le faire sans rien dire à personne. Ce que je ferai peut-être un jour…
Quand vous faites un remake, comment vous positionnez-vous en tant que créateur face à l'œuvre originale ?
Je me considère comme un synthétiseur et non un créateur. Quand j'ai compris cela, ma vie et ma carrière se sont beaucoup améliorées. L'idée d'imiter strictement ou de recréer fidèlement l'original n'a aucun sens pour moi. La question est plutôt : y a-t-il une idée de base à réinterpréter ? Dans le cas des Ocean's, le film original est plus célèbre que bon. J'adore les plans de l'ancien Las Vegas, mais ce n'est pas un grand film. Pour Solaris, je retournais vraiment au livre, à partir duquel on pourrait faire cinq films différents tellement il est riche. Et Full Circle était notre impro sur Entre le ciel et l'enfer (film de Kurosawa en 1963, NdlR). On n'emprunte que l'idée du kidnapping, que l'on place à une autre époque et dans un autre contexte.
Vous avez tourné "Paranoïa" avec un iPhone. Dans votre dernier documentaire "John Lennon : The Last Interview", vous utilisez l'IA. Quel est votre rapport à la modernité et à la technologie ?
Je ne veux pas devenir un vieux qui pense que c'était mieux avant… Durant l'histoire de l'humanité, on a toujours été convaincu que la technologie pourra résoudre tous les problèmes. Ce n'est jamais vrai. J'aborde donc chaque nouvelle technologie en sachant qu'elle ne résoudra pas tous mes problèmes. Cela dit, elle peut me permettre d'aller plus vite. Pour moi, les caméras et le montage numériques sont une excellente chose. Pour l'IA, on est dans un moment de balancier. On ne parle que de ça. Mais je pense que d'ici un an ou deux, cela va se stabiliser. Je cherche encore à savoir en quoi l'IA peut être utile. Et il y a des choses qu'elle ne pourra jamais bien faire. Dans tous les cas, cela nécessite beaucoup de supervisions humaines.
"Contagion" : Steven Soderbergh joue à nous faire peurPendant la période COVID, l'un des films qui a refait surface était Contagion, que vous aviez réalisé en 2011. Pensez-vous que les artistes sont toujours des visionnaires ?
Certains artistes ont la capacité de sentir les choses. Les visionnaires sont des êtres sensibles, qui captent des soubresauts, des grondements souterrains… Dans le cas de Contagion, Scott Burns, le scénariste, et moi travaillions depuis un petit temps sur un autre projet sur Leni Riefenstahl et le tournage du Triomphe de la volonté. Mais la veille d'aller présenter le projet aux producteurs, j'ai dit à Scott : "T'es vraiment sûr de vouloir passer deux ans sur ce film où personne ne sera payé et que tout le monde va détester ? T'as pas autre chose ?" Il a réfléchi quelques secondes et m'a dit : "J'ai toujours voulu faire un film ultra-réaliste sur une pandémie." Le lendemain, les producteurs étaient tous partants… Scott est curieux du monde, il lit beaucoup, parle à beaucoup de gens. Il sentait que c'était le bon moment pour un film comme celui-là. Il avait raison. C'était surprenant de voir le film ressurgir comme ça. J'espère que les gens y ont trouvé du réconfort, en se disant qu'on allait trouver une solution. Et on a trouvé une solution…
The Christophers de Steven Soderbergh, avec Ian McKellen et Michaela Coel. ©D.R.Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.