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Denis Samyn, le Belge qui explore les sommets oubliés des cartes: "Je prends des risques, mais j'assume"

Дата публикации: 19-08-2026 11:54:41

Vivant entre deux pays de l’ex-bloc soviétique “oubliés du monde”, le glaciologue originaire de Mouscron observe des sociétés se transformer drastiquement sous les impacts du changement climatique. Dernier épisode de notre série “Ces scientifiques célébrés à l’étranger”. ...

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Notre compatriote Denis Samyn travaille dans une région dont la plupart des Belges ont probablement à peine entendu parler. Une zone "oubliée du monde". "Un blanc sur la carte, depuis des décennies", regrette le scientifique, qui vit entre le Kirghizistan et le Tadjikistan, deux petits pays de l'ancien bloc soviétique, aux confins de la Chine et l'Afghanistan, en pleine Asie centrale.

"Je travaille principalement dans le Pamir et dans le Tien Shan. Ces massifs montagneux ont des sommets qui atteignent les 7 500 mètres et combinent 50 000 à 60 000 glaciers. Ces montagnes concentrent à la fois des enjeux climatiques, hydrologiques, glaciologiques, de sécurité alimentaire, de sécurité hydrique et de gestion des risques naturels", résume le glaciologue docteur de l'Université libre de Bruxelles (2005), passé par le Musée royal de l'Afrique centrale ainsi qu'au centre de recherche intergouvernemental Icimod dans l'Himalaya, et désormais professeur à l'Université d'Asie centrale. "Je m'intéresse aux impacts du réchauffement climatique sur les gens, mais dans les régions qui ont très peu de moyens. Le fil de ma carrière est vraiment lié à comment effectuer des expéditions glaciologiques lorsqu'il y a peu d'infrastructures, de connaissances, de capacités humaines… J'ai choisi l'Université d'Asie centrale car elle se définit comme une université de développement, dans le sens où on accumule de la connaissance, on la transforme, on la publie et on la diffuse vers la société. Cela doit avoir un impact direct sur les populations locales. "

"Nos glaciers sont en train de mourir"

Pour bâtir les connaissances sur les glaciers d'Asie centrale, qui jusqu'ici avaient reçu peu d'attention de la part des scientifiques, il se rend sur le terrain. Dans ses expéditions en montagnes, il installe par exemple des stations météo, fait leur maintenance et en collecte les données. "Sur le terrain, nous creusons des puits dans la neige, pour repérer les différentes couches, et quelles sont les évolutions au cours de chaque saison, là on trouve du regel, et de la neige fraîche. Cela va apporter des informations en termes de la quantité d'eaux disponibles à la fin du printemps pour tout l'été." Autre mission : cartographier au GPS les contours existants des glaciers, afin d'obtenir des séries temporelles et de pouvoir comparer l'évolution des glaciers, des avalanches, des mouvements de terrain, du couvert neigeux, de la température ou encore de l'humidité.

Denis Samyn, le Belge qui explore les sommets oubliés des cartes:

Ces missions en haute altitude sont forcément risquées. "Ma prise de risque est assumée mais calculée et restreinte. Cela se travaille : je me base sur mon expérience dans d'autres régions. L'Himalaya est par exemple un excellent terrain d'entraînement, de gamelle et d'apprentissage. Ici, en Asie centrale, les risques principaux sont les avalanches, qui se sont vraiment accrues depuis 20 ans. En outre, le permafrost fond. Le sol à haute altitude, auparavant bétonné par la glace, devient une sorte de boue. Ce sol très meuble crée une pression sur les rochers, sur les sols et mène parfois des avalanches. À cette fonte de sol, sont aussi liées des chutes de pierres ou des décrochages de glaciers."

Fixé sur ses pieds

Sans oublier que l'on se trouve dans des régions au risque sismique très important. "En tant que géologue et glaciologue, je reste très concentré à lire le paysage. C'est même maladif. Je suis totalement focalisé, sur cela, sur là où je mets mes pieds dans la neige, pour éviter les crevasses. Pour choisir la meilleure trajectoire, pour ne pas perdre trop de temps, ne pas perdre du matériel… Ne pas perdre des hommes ! À la fin, on crée une forme d'intuition mais l'intuition est aussi parfois dangereuse…"

Sur la route avec le Belge qui traque les derniers glaciers d'Afrique (Photos

Ce travail de terrain est évidemment loin de l'alpinisme de vacances : "Nous restons parfois un mois d'affilée entre 5 000 et 6 000 m d'altitude et nous y faisons tout : fondre de l'eau, cuisiner, dormir. Parfois, la tente disparaît, ou se déchire… C'est un métier en soi ! Mais qui me passionne."

Sur place, le glaciologue observe des sociétés se transformer drastiquement sous les impacts du changement climatique : "Ce qui fait vraiment la particularité de l'Asie centrale, c'est qu'on a très peu d'eau sous forme de précipitation. Le Pamir, en particulier, est un énorme désert. Quelque 50 % de l'eau disponible pour tout un chacun viennent de la glace et de la neige des montagnes, qui lorsqu'elle fond, forme des rivières. Dans les Alpes, l'eau vient principalement des précipitations sous forme de pluie et un petit peu de la fonte des glaciers. En Himalaya, les moussons aussi apportent énormément d'eau. En Asie centrale, ce n'est pas du tout le cas. Les sociétés dépendent extrêmement fortement de l'eau sous forme solide, qui devient disponible entre le printemps et l'été."

Denis Samyn, le Belge qui explore les sommets oubliés des cartes:

Lors de sa dernière expédition en mai, Denis Samyn et ses collègues ont découvert que la couverture neigeuse saisonnière du glacier étudié, au-dessus de 5 100 mètres, avait quasiment disparu au cours des cinq dernières années. Il avait aussi perdu un mètre d'épaisseur. Avec le réchauffement climatique, le Pamir souffre donc de stress hydrique. Des villages entiers sont abandonnés et certains types d'agriculture traditionnelle disparaissent au profit du riz. "Il y a un énorme exode rural. Ces dynamiques sociales que l'Europe a connues, mais en raison de la pauvreté. Ici la pauvreté est créée par le climat."

Risques naturels

Au Kirghizistan, pays de tradition nomadique, l'importante population qui vit toujours en très haute montagne doit affronter des risques naturels devenus plus fréquents et plus violents. "On peut voir un glacier se décrocher et tomber dans un lac, ce qui va créer un tsunami. Dans toute la vallée, le tsunami va entraîner des inondations énormes, des coulées de boue qui vont ruiner les champs, détruire les maisons, emporter des gens. Et tout cela aura un énorme impact psychologique aussi. Les gens subissent un immense stress. Ils doivent redéfinir leur culture, leur société par rapport à ces risques."

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Son grand regret : malgré ces épreuves, "ces régions sont totalement oubliées du monde. Les raisons sont géopolitiques et historiques. On s'est très peu intéressé aux régions post-soviétiques ces dernières années. Il est plus facile de s'intéresser à l'ancien empire britannique, plus proche de notre culture européenne, que de s'intéresser à l'ancien empire soviétique. En plus, ces régions étaient en guerre civile. On ne comprenait pas très bien les liens entre les différentes factions, ces mouvements indépendantistes, identitaires, religieux… C'est une région hypercompliquée !"

Brassage

Mais lui n'en reste pas moins fasciné par ses deux pays d'adoption : "Tous les jours, je ressens ce brassage ethnique, culturel, historique, incroyable, à différentes couches. On brasse vraiment les cultures perse, chinoise, indienne, mongole, turque, européenne, soviétique, en un seul endroit."

Denis Samyn, le Belge qui explore les sommets oubliés des cartes:

Le glaciologue originaire de Mouscron enseigne plusieurs mois par an dans le Pamir, au Tadjikistan, relié "à la civilisation perse et afghane" mais vit en majorité à Bichkek, capitale du Kirghizistan, ville qu'on pourrait décrire comme un assemblage d'immeubles soviétiques entouré de hauts sommets. "De ma fenêtre, j'ai vue sur des montagnes de cinq mille mètres d'altitude, décrit-il. Dès que vous sortez de la ville, vous voyez des yourtes partout et des gens à cheval. On mange du mouton ! Le passé de cette région plonge vraiment dans l'Asie mongole. Je perçois vraiment que je suis au milieu de la sphère qui, pendant des millénaires, a joint l'Europe à la Chine. Mais parfois, je suis complètement paumé, car je ne comprends pas du tout la façon de penser qui est complètement différente ! L'espace spirituel est complètement mélangé : animisme, islam, bouddhisme… Une religion éteinte comme le zoroastrisme a aussi encore énormément d'influence…"

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Malgré tout, le courant passe : "En ce qui me concerne, les gens d'ici me voient d'abord comme une curiosité, parce qu'il n'y a vraiment pas beaucoup d'Européens et même de non régionaux qui vivent ici ! Mais à partir du moment où ils apprennent que j'ai choisi de venir ici, que je suis scientifique, que je suis expert dans mon domaine, il y a une autre approche dans la rencontre. Une confiance se met en place." Si bien qu'il a même représenté l'université et sa discipline à diverses conférences internationales des Nations unies sur les glaciers et se retrouve cité par la presse locale.

Denis Samyn, le Belge qui explore les sommets oubliés des cartes:

Cependant, le scientifique belge avait quasiment cru à une blague lorsqu'on lui a proposé ce poste de prof à l'Université d'Asie centrale via un coup de téléphone. Le glaciologue se trouvait à Bruxelles alors qu'il avait dû quitter le Népal, car tout était paralysé en raison de la pandémie de Covid. Il avait bien tenté de retourner à la recherche académique en Belgique, mais avoir quitté son domaine original qui était la glaciologie antarctique ne leur rendait "plus sexy" aux yeux de ses anciens collègues. L'ironie ? C'est à présent Denis Samyn qui accueille pour des séjours dans son université asiatique des jeunes chercheurs européens. Et il n'est pas rancunier : il lance un appel particulier "à tous les chercheurs belges qui seraient intéressés" : glaciologues, mais aussi anthropologues, sociologues, économistes ou encore agronomes.

Localisation du Pamir au Tadjikistan et du Tien Chan au KirghizistanLocalisation du Pamir au Tadjikistan et du Tien Chan au Kirghizistan ©IPM Graphics

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