1990 : la finance solidaire, un autre rapport au capital
camille.dorival
mar 25/08/2026 - 07:45
La finance solidaire est aujourd’hui l’un des piliers discrets mais puissants de l’économie sociale et solidaire. Elle désigne l’ensemble des mécanismes financiers qui, au lieu de chercher exclusivement la rentabilité, orientent l’épargne vers des projets à forte utilité sociale et parfois aussi environnementale.
Cette forme de finance ne naît pourtant pas d’un seul geste fondateur : elle est le fruit d’une lente maturation, d’initiatives pionnières et de coalitions improbables. Elle se structure en France à partir des années 1980-90, dans un contexte marqué par l’essor du chômage, la montée de la précarité et la recherche de nouveaux modèles d’intervention économique.
Les racinesSes racines, pourtant, sont bien plus profondes. Elles plongent dans les pratiques communautaires anciennes : les tontines, les caisses mutuelles, les cercles d’épargne locale - autant de formes d’organisation qui permettaient aux plus modestes d’accéder à des formes d’épargne et de crédit, dans des contextes souvent marqués par l’absence d’institutions bancaires.
Dès le XIXe siècle, avec l’essor du capitalisme industriel, des initiatives plus structurées émergent pour répondre à l’exclusion financière des classes populaires. Des coopératives de crédit, des banques populaires et des caisses d’épargne se développent alors pour offrir des services financiers aux artisans, ouvriers et petits producteurs agricoles, souvent laissés de côté par les circuits bancaires traditionnels. On pourrait même remonter à des expériences comme celle de la banque d’échange imaginée par Proudhon, qui entendait instaurer un crédit mutuel entre producteurs, sans intérêt, dans une logique de gratuité. En Allemagne, Friedrich Raiffeisen lance des caisses de crédit rurales coopératives, au service des agriculteurs pauvres, basées sur l’idée de responsabilité mutuelle et de confiance collective. Ce sont déjà les germes d’une autre finance : fondée sur l’entraide, l’autogestion, la non-spéculation.
Au XXe siècle, ces dynamiques se prolongent avec la montée en puissance des mouvements coopératifs et mutualistes. En France, des institutions comme le Crédit coopératif, issu des banques populaires ouvrières du début du siècle, ou la Nef, fondée dans les années 1980, s’inscrivent dans cette lignée. La Nef se spécialise dans le financement de projets à forte utilité sociale ou environnementale, avec un modèle unique de transparence : chaque euro prêté est documenté, chaque projet connu des épargnants. Coopérative de financeurs solidaires, elle refuse de financer des activités spéculatives et fonctionne selon des principes de gouvernance démocratique. Ce n’est pas une banque comme les autres.
À la même période, d’autres initiatives citoyennes voient le jour pour réinvestir l’épargne dans des projets locaux. En 1983, naissent les Cigales, des clubs d’investisseurs solidaires. Ces petits groupes de citoyens mettent en commun leur épargne pour soutenir des entreprises en création ou en développement dans leur territoire. Ils choisissent collectivement les projets, souvent avec des critères écologiques, culturels ou sociaux. Ces clubs, parfois discrets, ont contribué à faire éclore des centaines d’initiatives artisanales, agricoles ou culturelles, en dehors des circuits classiques de la levée de fonds ou du financement bancaire.
Des innovations sociales dans les années 1980L’une des premières innovations significatives qui ancre véritablement la finance solidaire dans le paysage financier et institutionnel français remonte à 1983, avec la création par le Crédit coopératif et le CCFD-Terre Solidaire du premier fonds de partage, baptisé « Faim et Développement ». Son principe est simple mais radical : les intérêts générés par ce fonds sont reversés à des associations plutôt que captés par l’épargnant. On assiste ici à une hybridation entre finance et philanthropie, mais avec une structuration plus moderne et un ancrage dans des produits financiers existants. L’objectif n’est plus uniquement de donner, mais de faire circuler autrement l’argent.
Au même moment, la question du chômage de longue durée et de l’exclusion sociale pousse à la création de nouvelles formes d’entreprises : les entreprises d’insertion par l’activité économique. Pour les accompagner, un écosystème de soutien financier commence à émerger. C’est dans ce contexte que se structure France Active, à l’initiative notamment de Claude Alphandéry, figure majeure du secteur, qui prend en main un embryon de dispositif et le transforme en réseau d’envergure.
France Active se donne pour mission de financer et d’accompagner des projets solidaires, d’abord à travers des prêts, puis en mettant en place des garanties bancaires. L’idée est simple : faciliter l’accès au crédit pour celles et ceux qui en sont exclus, non parce que leur projet est mauvais, mais parce qu’il ne rentre pas dans les cases habituelles du système bancaire : gouvernance collective, lucrativité limitée, priorité à l’impact sur le retour sur capital. Pour cela France Active propose principalement des garanties bancaires, qui dérisquent des projets trop atypiques ou trop petits pour les grandes banques, ainsi que des prêts directs.
Opiniâtreté et utilisation d’une faille légale pour institutionnaliser la finance solidaireOn est passés par un trou de souris, une réglementation qu'on a détournée. » Benoît Granger, premier dirigeant de la Société d’investissement France Active
Un tournant majeur a lieu en 1994 avec la création du premier fonds dit « 90/10 », le « Fonds insertion emploi », logé à l’époque au à la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Ce modèle prévoit qu’un fonds d’épargne salariale investisse 90 % de son portefeuille dans des titres classiques, mais consacre 10 % à des projets non cotés à forte utilité sociale. Une révolution dans le monde feutré de la gestion d’actifs, rendue possible par une faille ou plutôt une opportunité réglementaire surnommée alors le « ratio poubelle » : la possibilité pour un fonds de dédier une petite part à des investissements non-cotés. Une coalition informelle et opiniâtre se forme alors autour de cette innovation, incluant des cadres de la CDC et des militants de la CFDT, qui perçoivent dans cette brèche une occasion inédite : faire en sorte que l’épargne des salariés finance l’emploi… de futurs salariés.
France Active se voit confier la mission de sourcer les projets à financer dans cette poche solidaire. À travers ses antennes locales, souvent cofinancées par la CDC, les régions ou l’Europe, l’organisation repère les organisations (principalement des entreprises d’insertion, mais aussi des coopératives, entreprises sociales et initiatives locales), les accompagne dans le montage financier et facilite leur accès aux fonds. La finance solidaire prend alors une forme opérationnelle, connectée au terrain.
En 2001, sous le gouvernement de Lionel Jospin, un pas décisif est franchi. Laurent Fabius est alors ministre de l'Économie, et un secrétariat d’État à l’économie sociale et solidaire est créé, confié à l’écologiste Guy Hascoët. Son chef de cabinet, François Marty, impulsif et iconoclaste, fait partie de ceux qui vont porter l’idée de généraliser les fonds 90/10 à toute l’épargne salariale.
Une disposition est votée pour obliger les gestionnaires de fonds à proposer cette option dans les plans d’épargne retraite collectifs (Perco). Cette mesure, technique en apparence, a un effet structurant. Les grandes sociétés de gestion comme Natexis ou SGAM (Société générale Asset management) doivent alors développer en interne des « poches solidaires », puis plus tard imités par BNP Asset management, la filiale de gestion d’actifs du Crédit agricole, Amundi ou Mirova. N’ayant pas les compétences, elles s’appuient dès le début sur des partenaires comme France Active, l’Adie ou Habitat et humanisme, qui deviennent les principaux bénéficiaires de ces flux. À ce jour ils le sont toujours.
À mesure que les encours augmentent, ces acteurs doivent se structurer, professionnaliser leurs équipes, tout en restant dans un cadre très contraint : les frais de gestion de l’épargne salariale sont très bas. De petites équipes de trois ou quatre personnes apparaissent dans les grandes sociétés de gestion pour piloter ces fonds solidaires. La finance solidaire, d’abord vue comme marginale, s’installe peu à peu dans les rouages du système.
Généralisation des fonds 90/10À l’été 2008, une réforme oblige les gestionnaires à proposer un fonds solidaire dans tous les dispositifs d’épargne salariale, y compris les plans d’épargne entreprise. »
En 2008, un nouveau basculement se produit, à l’initiative d’un acteur inattendu : Edmond Maire, ancien leader de la CFDT. Retraité, il devient président de la Société d'investissement France Active (Sifa)) et consacre son énergie à faire du fonds 90/10 une option universelle. Il harcèle les cabinets ministériels, en particulier celui de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Économie. Il obtient gain de cause : à l’été 2008, une réforme oblige les gestionnaires à proposer un fonds solidaire dans tous les dispositifs d’épargne salariale, y compris les plans d’épargne entreprise. Cette décision marque l’entrée dans une phase de massification. Les encours explosent, de nouveaux projets sont financés, et certains y voient déjà les prémices d’un marché de l’investissement à impact. Nicolas Hazard, alors au sein du Groupe SOS, saisit cette opportunité pour lancer les premiers fonds d’investissement à impact en France.
La finance solidaire devient peu à peu un secteur structuré, avec ses acteurs, ses outils, son label. Le label Finansol, créé à la fin des années 1990, permet de distinguer les produits d’épargne réellement solidaires de ceux qui jouent seulement sur le vocabulaire. Il est porté par une coalition d’organisations de la place financière, de l’ESS et de la gestion d’actifs. Le Crédit coopératif est à cette époque moteur de la coalition. Indépendant dans sa gouvernance, il renforce la crédibilité du secteur auprès du grand public.
À partir de 2018, l’univers de la finance solidaire s’élargit encore. Grâce à un travail de plaidoyer de Fair (ex-Finansol qui a fusionné en 2021 avec iiLab), toutes les assurances-vie doivent désormais proposer une option d’investissement solidaire. Des sociétés comme Mirova ou Inco créent alors de nouveaux fonds, et la finance solidaire devient une brique de l’investissement durable. Les produits se diversifient : actionnariat direct, épargne de partage, cartes bancaires solidaires, crowdfunding à impact. Pourtant, une tension persiste entre l’aspiration transformatrice des pionniers et l’institutionnalisation progressive des outils. La finance solidaire est désormais mieux intégrée au système… mais en partie domestiquée par lui.
Enfin en janvier 2025 les fonds 90/10 sont techniquement et officiellement devenus des fonds 85/15 (sans malheureusement de gros changements en matière d'investissements dans l'ESS depuis cette date), mais l'usage veut quand même que l'on continue à parler de 90-10.
Un pionnier : Muhammad YunusDans cette trajectoire, une référence reste incontournable : Muhammad Yunus. En 1976, il fonde la Grameen Bank au Bangladesh, pour accorder des microcrédits à des femmes rurales vivant dans la pauvreté. Ce modèle, reposant sur la confiance et la solidarité du groupe, inspirera des milliers d’initiatives dans le monde. En France, l’Adie, créée en 1989 par Maria Nowak, reprend ce principe pour permettre à des personnes très modestes, souvent au RSA ou sans diplôme, d’obtenir un premier crédit pour lancer leur activité. En 2006, Muhammad Yunus recevra le prix Nobel de la paix. Le message est clair : la finance peut être une arme de paix.
Lire également : 1970 : la microfinance, des racines européennes à la renaissance par la Grameen Bank 
Derrière cette histoire, il faut rappeler ce qui fait la singularité de la finance solidaire : un rapport au capital profondément différent. Il ne s’agit pas simplement de prêter ou d’investir, mais d’orienter l’épargne selon une logique de réciprocité, de redistribution et d’impact. Elle reste une réponse active aux exclusions du système financier classique, que ce soit pour des individus (à travers le microcrédit de l’Adie), pour des projets collectifs (à travers les coopératives financées par France Active ou La Nef) ou pour des structures hybrides (comme Habitat et humanisme qui combine une association qui contrôle une outil financier sous forme d’une foncière en commandite).
Aujourd’hui, les encours de la finance solidaire en France dépassent les 34 milliards d’euros (source : Baromètre de la finance solidaire 2025, La Croix & Fair). Ce n’est encore qu’une infime part de l’épargne globale des Français. Elle est estimée à 0,52 % de l’épargne déposée sur les livrets bancaires, assurances-vie ou plans d’épargne salariale.
C’est donc une part minime, mais c’est une part qui a beaucoup de sens et un succès sur son segment. Et si l’on en juge par sa trajectoire, +15 % entre 2024 et 2025, des montants quadruplés en dix ans, c’est une part qui n’a pas dit son dernier mot.
On peut regretter que pour des raisons de productivité, cet accroissement des flux ait principalement bénéficié à des grosses structures, et que la proportion des petites structures, que les grandes banques refusent ou rechignent souvent à financer dans les circuits « normaux », ait progressivement diminué.
À partir des années 2010, l’investissement à impact (Impact Investing) connaît un momentum de développement. Il y a une proximité avec la finance solidaire, et parfois même les deux se recoupent, mais on peut continuer de distinguer ces deux composantes de l’économie engagée, en particulier avec sa réglementation particulière notamment en France.
On peut dire que la finance à impact est plus réservée aux investisseurs institutionnels alors que la finance solidaire tente plutôt de mobiliser les épargnants individuels. Enfin les objectifs de lucrativité de l’investissement à impact, et aussi les risques, sont généralement supérieurs à ceux de la finance solidaire.
Félix Beaulieu 
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