Thélyson Orélien est le phénomène de la rentrée, côté francophone. On l’a lu pour vous… ...
"Si tu n'as pas de papiers, tu meurs ici", avait prévenu le garde-frontière avant de prendre, quand même, son pot-de-vin. "Mon frère, je suis déjà mort. Je marche seulement vers ma tombe", lui répond Jonas Dorléon au moment de quitter son pays : Haïti.
Car ce "professeur sans classe, poète sans lecteurs, voyageur sans carte" vient de voir sa vie voler en éclats.
Un jour laid, les balles ont fusé, sa maison a brûlé et tout son quartier (Carrefour-feuilles) de Port-au-Prince est devenu "un cendrier géant", "un cimetière sans tombes" à cause de la violence des gangs qui gangrènent encore aujourd'hui son pays. Avec un sac en plastique Carrefour, la photo de sa mère, un short usé, un recueil de poème de René Depestre "pour la beauté", un savon et une brosse à dents pour sa "dignité", Jonas s'est donc résolu à passer en République dominicaine, sans vraiment savoir où aller.
Publié en mars dernier au Canada, C'était ça ou mourir, le premier roman de l'écrivain québécois d'origine haïtienne Thélyson Orélien (1988), a suscité un tel intérêt auprès des éditeurs internationaux "qu'il est devenu le plus grand succès de la maison d'édition du Boréal depuis sa création, en 1963", dixit Radio Canada.
Olivier Nora et Grasset ne s'y sont pas trompés en sautant sur l'occasion. Il n'y a pas besoin de tourner une page pour comprendre que l'on aura envie d'aller au bout de C'était ça ou mourir. Dès les premières lignes, le lecteur se fait happer par la plume charnelle de Thélyson Orélien (1988). Le rythme pulse, les dialogues font mouche, les pages sont ornées d'humour, d'esprit et de proverbes en créole haïtien. L'écrivain qui est aussi poète, distille des indices subtils pour nous pousser à avancer, mais sans trop en dire.
Au-delà de son style, de son talent narratif ou de son érudition historique (pour évoquer le terrible massacre du Persil), Thélyson Orélien, qui a fui Haïti après le tremblement de terre de 2010, impressionne par sa précision pour décrire les différentes étapes du parcours d'un réfugié en Amérique.
Le racisme que les exilés doivent éprouver, les arnaques, l'exploitation, les combines pour survivre, les embrouilles pour une boîte de sardines, l'adieu à la langue qui devient "une faute" et tout ce que l'exil dépouille aux réfugiés, la traversée de la jungle, de rivières, par l'air, les morts laissés derrière, sans oublier l'attente infernale dans les centres d'accueil. Mais, parfois, aussi un peu d'humanité.
On ne ressort pas indemne de ce voyage aux côtés de personnages bigarrés : Vénézuéliens, Cubains, Érythréens, Ouïgours… Le sujet de la migration a beau revenir constamment sur la table. On a beau avoir visionné des documentaires, entendu des chiffres sur le sujet, croisé des exilés dans les gares, Thélyson Orélien nous permet de vivre ce drame de l'intérieur. Un peu comme l'avait déjà fait Laurent Gaudé (Eldorado) ou Olivier Norek (Entre deux mondes). On pense, aussi, à Gaël Faye et à Petit pays pour la description de la folie et de la violence innommable.
"De l'autre côté du lac" : Sylvain Prudhomme signe un thriller en douceur, l'un des très beaux romans de la rentréeDes Haïtiens sont expulsésTrump est évoqué a minima. Pour parler de la provenance des armes des gangs, dans le regard des agents d'ICE ou le conseil d'un compagnon d'infortune : "Frè, prépare w. L'ap chasse tout moun." ("Frère prépare-toi il va chasser tout le monde"). Cet été, le gouvernement américain a mis fin au statut de protection temporaire dont bénéficiaient jusqu'à présent les Haïtiens. Selon Le New York Times, près de 60 compatriotes de Thélyson Orélien ont été expulsés en août. La semaine passée, les gangs haïtiens ont tué 47 personnes. Aux politiciens qui leur reprochent de profiter du système, Jonas se demande s'ils savent ce que c'est "de vivre sans pays." Qu'on leur offre ce livre !
"C'était ça ou mourir"**** Roman De Thélyson Orélien, Grasset, 272 pp.
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