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Affaire Le Scouarnec : “Il faut tout un village pour violer un enfant”

Дата публикации: 22-09-2026 04:30:09

Une administration hospitalière sourde aux alertes, un clan familial paralysé : dans un excellent documentaire diffusé sur France 2, Cyril Denvers décrypte les mécanismes qui ont permis à Joël Le Scouarnec, chirurgien et pédocriminel, d’échapper si longtemps à la justice.

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Une administration hospitalière sourde aux alertes, un clan familial paralysé : dans un excellent documentaire diffusé sur France 2, Cyril Denvers décrypte les mécanismes qui ont permis à Joël Le Scouarnec, chirurgien et pédocriminel, d’échapper si longtemps à la justice.

Romain Lemire, par ailleurs auteur d’un récit d’autofiction sur l’inceste qu’il a subi, incarne Joël Le Scouarnec jeune.

Romain Lemire, par ailleurs auteur d’un récit d’autofiction sur l’inceste qu’il a subi, incarne Joël Le Scouarnec jeune. LSDFILMS

Par Marie-Hélène Soenen

Publié le 22 septembre 2026 à 06h30

«Cinquante-sept jours d’audience pour regarder en face un pays qui ne protège pas les enfants. Pour s’indigner et dire “plus jamais ça”. Et pourtant, quel raté ! Quelle honte ! Trois cents victimes classées en faits divers. Pas de débat, pas de sursaut, rien. […] Ce verdict ne clôt rien, il doit être un début. » Cette parole vibrante, filmée le 28 mai 2025 à la sortie de la cour criminelle du Morbihan, est celle de Manon Lemoine, porte-parole du Collectif des victimes de Joël Le Scouarnec. Le chirurgien, plus grand pédocriminel français connu à ce jour, vient d’être condamné à vingt ans de réclusion pour viols et agressions sexuelles sur deux cent quatre-vingt-dix-neuf mineurs. Ces mots qui referment le documentaire Les Cercles du silence sonnent comme un appel au sursaut général. Car, plus d’un an après le jugement de cette affaire hors norme mais tristement emblématique de l’omerta sur les violences faites aux enfants, force est de constater que le retentissement attendu par nombre de victimes n’est survenu ni dans la société, ni au cœur des institutions.

Ce remarquable diptyque réalisé par Cyril Denvers, opportunément programmé par France 2 à une heure de grande écoute, réitère la question fondamentale posée par l’itinéraire de Joël Le Scouarnec, super-prédateur en blouse blanche qui a sévi en toute impunité dans différents hôpitaux pendant trente ans : « Comment la société a-t-elle pu détourner le regard, alors que tous les signaux d’alerte s’allumaient dans sa famille comme dans son milieu professionnel ? » Pour comprendre les mécanismes qui ont entraîné la silenciation, Cyril Denvers décide d’incorporer au récit (tissé par les journalistes, des experts, des avocats et des victimes) des scènes de fiction. Dans la première partie, qui retrace les incuries de l’administration hospitalière, il opte pour l’intelligence artificielle : « Dans un décor inspiré des hôpitaux des années 1980-1990, un personnage numérique déambule mains dans les poches, incarnant l’indifférence de l’institution. La déviance de Joël Le Scouarnec, condamné avec sursis pour téléchargement de fichiers pédocriminels, y était connue dès 2005. »

Dans la première partie du documentaire, des scènes à l’hôpital sont générées par intelligence artificielle.

Dans la première partie du documentaire, des scènes à l’hôpital sont générées par intelligence artificielle. LSDFILMS

Dans la seconde partie, consacrée au cercle familial, le rôle de la fiction est davantage de « suggérer ce qui n’avait pas été visible à l’époque : les regards insidieux, ou le hors-champ des agressions », commente Cyril Denvers, qui s’est basé sur les témoignages des nièces du chirurgien et sur des PV d’instruction. L’interprétation du Joël Le Scouarnec des années 1980 est confiée au comédien Romain Lemire. Lorsque son agent lui parle du casting, en juin 2025, il vient d’achever l’écriture de Clément (1), autofiction qui révèle les viols incestueux subis par sa fratrie (lauréat du prix Goncourt du premier roman 2026). « Le hasard m’a fait sourire, commente Romain Lemire. C’était comme si la vie me disait : “Tu écris que tu te sens réparé, que tu as mis cette question à distance. Voilà une bonne occasion de te le prouver.” »

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L’équipe ignore alors tout du vécu du comédien, qui se plonge dans le rôle du père de famille admiré, cultivé et serviable. Un jeu minimaliste d’où suinte le malaise. « Cyril Denvers m’a décrit un homme totalement dissocié lors de son procès, et m’a demandé de “ne pas jouer”. Alors j’ai juste mis un léger voile sur mon visage », commente Romain Lemire. La première scène qu’il tourne est celle du repas de communion d’Alexandra Moricet, une nièce du chirurgien. Après avoir été violée par son oncle, la petite fille revient à table, absente d’elle-même, suivie par son agresseur, comme si de rien n’était. Sentiment de télescopage à la lecture de Clément, lorsque le narrateur écrit dans son journal intime après une nuit dans les griffes de son père, André Drelin : « C’était bizarre, le lendemain, de déjeuner avec tout le monde, et papa qui faisait des blagues vraiment drôles, j’avais l’impression d’assister à la scène de l’extérieur, que tout était du théâtre et que mon rôle était muet. » Pour avoir été victime d’abus, Romain Lemire sait l’importance de montrer le prédateur dans toute sa banalité. « La figure du monstre ne permet pas de s’emparer du fait que la pédocriminalité est souvent commise par quelqu’un de sympa, dont on recherche la compagnie. C’est très compliqué. C’est peut-être pour cela que Clément fait quatre cents pages : André Drelin est un pédocriminel mais c’est aussi, par ailleurs, un bon père. Joël Le Scouarnec permet à sa famille de vivre confortablement, c’est un notable local, que son entourage perçoit comme un bienfaiteur. D’où l’aveuglement. Comme l’écrit Clément, le narrateur de mon livre, il faut tout un village pour violer un enfant. »

Stéphanie Bonnet et Priscilla Jobard, abusées, enfants, par Le Scouarnec, témoignent à visage découvert pour la première fois.

Stéphanie Bonnet et Priscilla Jobard, abusées, enfants, par Le Scouarnec, témoignent à visage découvert pour la première fois. LSDFILMS

Le film semble porté par une mission collective : identifier ces mécanismes ravageurs pour en sortir et protéger les enfants, qui seraient, selon la Ciivise (2), 160 000 à subir des violences sexuelles chaque année en France. C’est tout le sens des témoignages saisissants des trois nièces de Joël Le Scouarnec, Alexandra Moricet, Priscilla et Aurore Jobard, et de Stéphanie Bonnet, la fille d’amis qu’il a hébergée et violée des années durant. Aujourd’hui directrice générale des services d’une collectivité territoriale, la quadragénaire témoigne pour la première fois à visage découvert, comme les sœurs Jobard, « afin de montrer qu’on peut s’en sortir ». La décision de sortir de l’anonymat, loin d’être évidente, s’est imposée au fil du tournage. « La honte doit changer de camp. Longtemps, le silence a protégé mon violeur. Aujourd’hui, en montrant mon visage, j’entends protéger les victimes. » Si elle salue les secousses majeures qui ont suivi les affaires Pelicot, Bétharram, ou la mort de la petite Lyhanna, qui a précipité la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles examinée en cette rentrée au Parlement, elle déplore elle aussi le manque de résonance de l’affaire Le Scouarnec dans le débat public. Grâce à la diffusion du film, elle espère « qu’une victime ose sortir du silence. Qu’un parent se demande s’il saurait reconnaître les signes chez son enfant. Qu’un enseignant ou un médecin se sente le devoir d’être attentif, de savoir comment réagir si un enfant parle. Mais aussi que la société apprenne à entendre ce qui ne se dit pas avec les mots ».

Les Cercles du silence : L’affaire Le Scouarnec, une histoire d’omerta, mardi 22 septembre à 21h10, sur France 2.

Découvrir la note et la critique

“Les Cercles du silence — Affaire Le Scouarnec, une histoire d’omerta”, sur France 2 : un diptyque salutaire

1 Éditions du Cherche-Midi.

2 Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants.

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