Plusieurs drones se sont écrasés ces dernières semaines à proximité immédiate de la frontière avec l’Ukraine, provoquant la suspension momentanée des passages frontaliers et un allongement des files de camions. ...
La tranquillité du Boug, une rivière aux nombreux méandres marquant la frontière avec l'Ukraine, dans le sud-est de la Pologne, tranche avec l'inquiétude rongeant désormais la population polonaise des environs.
Baskets aux pieds, et cheveux grisonnants, Stanisław Maksymiukne ne loue plus de kayak aux touristes en excursion sur l'eau, nombreux à venir avant l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par les Russes en 2022. Ce sexagénaire vit aujourd'hui de la livraison de repas aux forces de l'ordre polonaises, au passage frontalier polonais de Dorohusk-Yagodyn, et de l'hébergement qu'il offre aux ouvriers, affairés à construire la voie express qui devrait mener d'ici à 2027 à la frontière ukrainienne.
Le 13 septembre, ce Polonais a bel et bien entendu un bruit assourdissant, correspondant à l'écrasement d'un drone à réaction russe, à deux kilomètres de là côté ukrainien de la frontière, s'abattant sur un train reliant Kiev à Varsovie sans faire de blessé. "Les fenêtres ont tremblé", témoigne cet habitant d'Okopy, un petit village collé à la frontière ukrainienne, qui n'a pas entendu le deuxième drone, à 800 mètres de la frontière polonaise, atterrissant sur un camion dans une station-service. "C'est devenu un sujet de conservation entre les villageois qui ont peur, c'est la première chose que les gens se disent quand ils se croisent"
Face à la menace russe, la Pologne apprend à ses citoyens à survivre : "Nous nous entraînons pour parer à toute éventualité"L'avertissement du Premier ministreMais, résigné, Stanisław Maksymiuk n'a nulle part où aller : "En zone rurale, il n'y a pas d'abri. Où est-ce que je pourrais aller ? Dans un champ de maïs ? De toute façon, la probabilité qu'un drone tombe chez nous, c'est comme jouer à la loterie, elle est très faible", décrète ce frontalier, qui ne croit pas à une attaque de la Russie sur la Pologne.
Ce qu'il redoute le plus ? Devoir quitter la bourgade où il a toujours vécu, qui serait évacuée par les autorités polonaises en cas de défaite de Kiev pour en faire une zone tampon. Stanisław Maksymiuk fait partie de ses voix dissonantes en Pologne, qui pensent qu'à terme, un terrain d'entente devra être trouvé avec le président russe Vladimir Poutine "au détriment des Ukrainiens", pour satisfaire les populations européennes dont la situation économique ne cesse de se dégrader.
À moins de deux kilomètres de là, une longue file de camion s'étire en cet après-midi du 25 septembre. Trois jours avant qu'un autre drone ne s'écrase une fois de plus à deux kilomètres de distance, toujours côté ukrainien. De quoi donner raison au Premier ministre de centre droit Donald Tusk, qui, le 17 septembre, face aux députés de la chambre basse polonaise, avertissait que la Russie "prévoit des attaques hybrides, combinant drones et missiles, contre les pays soutenant l'Ukraine, notamment la Pologne" et que les drones à réaction ne concernaient pas que l'Ukraine. Le Premier ministre annonçait alors un renforcement des infrastructures frontalières. Il était déjà visible lors de notre passage puisqu'un abri mobile de style HESCO avait été déployé en face du premier poste des gardes frontière polonais.
Comment les drones ont révolutionner l'art de la guerreLes livraisons à l'Ukraine cibléesDans la queue de camions qui s'étire sur des kilomètres, résultant de la suspension momentanée des contrôles frontaliers par les Polonais lors des alertes de plus en plus fréquentes, Dmytro Ouimanov prend son mal en patience. La situation de ce livreur de carburant illustre bien le ralentissement d'une chaîne d'approvisionnement vitale à l'Ukraine : "D'habitude, le passage de la frontière prenait cinq heures, maintenant on doit attendre 48 heures", explique ce quinquagénaire, qui, gilet jaune sur ses épaules, n'a pas d'autre choix que de continuer à travailler.
Dans un autre camion-citerne, Serhiy Kryvenki y va de son analyse géopolitique : "Les Russes veulent l'interruption des livraisons, ils se sont rendu compte que c'était important pour l'Ukraine. Ça ira de mal en pis, il y aura d'autres attaques de la sorte", prédit cet Ukrainien, pour qui la stratégie des Polonais de regrouper les camions-citernes se retrouvant collés les uns aux autres pourrait s'avérer dangereuse : il suffirait d'une étincelle pour déclencher un vrai brasier.
La Pologne est de plus en plus sur le pied de guerre"Les Russes nous testent"À quelques pas de là, une Polonaise habitant à proximité immédiate du passage frontalier, et dont la profession impose l'anonymat, promène ses trois enfants. Celle que nous appellerons Sylwia ne s'avoue qu'à moitié rassurée. Le 13 septembre, les murs chez elle ont tremblé. "Heureusement, les enfants ne se sont pas réveillés", affirme la mère de famille, dont le mari a désormais téléchargé l'application ukrainienne d'alerte, jugée plus fiable que les alertes polonaises RCB (reçues par SMS) et les sirènes, qui retentissent de plus en plus souvent. "Les Russes veulent voir comment les Polonais réagissent. Ils nous testent", argumente son mari, également de sortie.
Non loin, dans la commune de Świerże, elle aussi collée à la frontière, Romanda attend son bus. La retraitée confie "essayer de ne pas paniquer car ça ne sert à rien". Elle n'exclut pas que d'autres attaques de drones viennent à perturber son quotidien. En face, dans la boutique du village, les habitants confient leur sentiment d'abandon et ne mâchent pas leurs mots vis-à-vis des autorités polonaises. Comme cette acheteuse aux cheveux teints en blond : "Que suis-je censée faire quand je reçois une alerte me disant de me mettre à l'abri ? Je vais dans ma cave ? Et si ma maison s'effondre, qui va me tirer des débris dans la cave ? Qui va savoir que je suis là ?". Elle ajoute : "Si, au petit matin, je reçois une telle alerte : je ne vais pas au travail ? Il n'y a aucun emploi ici, et si on a la chance d'en avoir, ne serait-ce que payé moins que le salaire minimal, on fait tout pour le conserver."
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