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Des inégalités… pas toutes égales

Дата публикации: 15-09-2026 09:42:28

Tout le monde ou presque s’accorde pour lutter contre les inégalités sociales. Reste à savoir lesquelles nous sommes disposés à compenser en donnant une part de nos revenus.


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Tout le monde ou presque s’accorde pour lutter contre les inégalités sociales. Reste à savoir lesquelles nous sommes disposés à compenser en donnant une part de nos revenus.

Cet article est publié en partenariat avec la revue Dialogues économiques, éditée par Aix-Marseille School of Economics .

« Liberté, égalité, fraternité » : en France, l’égalité est au cœur du projet républicain. Égalité politique, d’abord, comme le voulaient les révolutionnaires de 1789, puis égalité sociale. La France redistribue aujourd’hui près d’un tiers de sa richesse. Avant cette redistribution, les 10 % les plus riches gagnent 20 fois plus que les 10 % les plus modestes. Après redistribution, cet écart est fortement réduit – les plus riches gagnent désormais 6 fois plus que les plus modestes.

Mais qui doit être aidé, et pourquoi ? Par exemple, la pauvreté nous semble-t-elle plus choquante quand elle résulte d’un accident plutôt que de l’âge ? d’un parcours marqué dès la naissance par des difficultés, ou d’une tentative ratée de lancer une activité économique ? Et qui doit payer pour corriger ces écarts ? 

La philosophie morale aide à aborder ces questions en distinguant différents types d’inégalités. Il y a celles qui vous tombent dessus sans prévenir (la naissance, les accidents de parcours). Et puis il y a celles que l’on peut rattacher à des décisions individuelles (travailler dur, prendre des risques, tenter sa chance). Reste à savoir lesquelles de ces inégalités sommes-nous prêts à compenser. Reste à savoir, aussi, si nos réponses sont guidées par des principes ou par notre place dans la hiérarchie sociale.

Reproduire les inégalités

Pour analyser ces aspects, quatre économistes ont imaginé une expérience grandeur nature1. Le principe en est simple : reproduire en miniature les situations d’inégalités de la vie réelle, puis proposer aux participants diverses solutions pour corriger ces inégalités. 

Environ 300 volontaires sont d’abord recrutés par annonces, publicités, flyers, etc. Les participants (une centaine par session) sont ensuite réunis à Marseille, dans l’hémicycle du Conseil régional de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), équipé de boîtiers de vote électronique. Le même dispositif est reproduit pour chaque session. Dans une première phase, les quatre grandes catégories d’inégalités décrites par la philosophie morale sont recréées, avec de l’argent sonnant et trébuchant à la clé. 

Intérieur de l’hémicycle du Conseil régional de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur  © J.-P. Garufi pour la Région sud Paca

L’hémicycle du Conseil régional de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), où l’expérience a été menée.

Inégalité due à l’effort : pendant cinq minutes, les participants recopient des symboles complexes. Ceux qui en ont copié le plus (c’est-à-dire les 50 % les plus efficaces) reçoivent 10 €. Ensuite, est testée l’inégalité due aux circonstances sociales. Ici, les organisateurs décident arbitrairement de distribuer 10  aux participants nés à Marseille. Suit une inégalité due à la chance. Chaque participant se voit assigner une couleur – jaune ou rose. Un tirage au sort effectué publiquement dans l’amphithéâtre attribue (ou pas) 10 € à chaque participant selon la couleur désignée.

Enfin, inégalité liée à la prise de risque : chaque participant reçoit 4 €. On lui propose, s’il le souhaite, de les investir dans un ticket de loterie. Les tickets gagnants permettent de toucher 10 €, soit un gain net de 6 €). Ces quatre opportunités de gain successives créent donc des inégalités financières parmi les participants, qui disposent désormais chacun de 0 à 40 €.

Mise au vote

Dans un second temps, les chercheurs interrogent les participants sur leurs préférences personnelles concernant la redistribution. On leur demande d’indiquer s’ils sont, en théorie, favorables à une redistribution de l’argent des plus riches aux moins riches, et ce, dans les quatre situations testées (inégalité due aux circonstances sociales, à la chance, au travail, à la prise de risque). 

Puis, on met au vote des politiques de redistribution. Pour chaque situation, les participants pouvaient ainsi voter pour ou contre une redistribution partielle des gains. La redistribution partielle consistait à ce que 2,5 € soient prélevés aux gagnants et reversés aux perdants. Chaque vote est indépendant. Le dépouillement des votes permet d’observer les stratégies des participants, qui vont d’un refus total d’une compensation au souci d’une redistribution maximale entre tous les participants.

Une préférence nuancée pour la redistribution

Premier constat, 86 % des participants votent de façon cohérente d’un scrutin à l’autre – qu’ils agissent de façon soit égoïste (en tentant de préserver au maximum leur situation), soit désintéressée (en encourageant par principe certaines formes de redistribution). Ce résultat permet de s’assurer que les votes n’ont pas été effectués de façon aléatoire. 

Vue aérienne d’un espace séparé en deux couleurs avec des personnages dessus

Plus les individus connaissent la réalité des inégalités, plus ils semblent prêts à accepter un partage des ressources.

Deuxièmement, les inégalités ne sont pas toutes traitées de la même façon. L’argent gagné par hasard (celui acquis par les participants nés à Marseille ou ayant reçu un papier de la bonne couleur) est plus volontiers redistribué.

À l’inverse, les réticences à redistribuer sont plus fortes lorsque l’argent a été obtenu par l’effort (recopier les symboles) ou par une prise volontaire de risque (le jeu de la loterie). Comme s’il existait des inégalités de gain qu’on estime méritées, et d’autres ressenties comme injustes. Ce résultat rejoint la théorie du philosophe Ronald Dworkin : les inégalités dont les individus ne sont pas responsables semblent plus injustes que celles qui découlent de leurs choix.

Enfin, les situations individuelles influencent les choix. Ainsi, un tiers des votants ont soutenu les arbitrages qui leur étaient les plus favorables (surtout s’ils avaient peu gagné dans la phase de distribution de l’argent).

Quand l’information favorise la redistribution

Ces positions peuvent-elles être influencées par d’autres facteurs, comme la connaissance de la répartitions des gains ? Dans la vie réelle, la perception de la place qu’on occupe dans la hiérarchie sociale influence directement nos choix vis-à-vis des politiques de redistribution. Or cette perception est souvent fausse. Les Français ont tendance à se croire plus « moyens » qu’ils le sont réellement. Le nombre de Français estimant compter parmi les 10 % de foyers les moins riches ou des 10 % les plus riches est inférieur à la réalité2. 

Dans l’expérience marseillaise, la moitié des participants ont été informés de l’état des gains de l’ensemble du groupe avant de voter. Cette information a transformé leur vote. Ces participants se sont montrés nettement plus favorables que les autres à la redistribution. 

Les affaires d’une personne sans domicile fixe sur un trottoir

L’expérience menée par les chercheurs montre que nous sommes davantage enclins à corriger les inégalités lorsque nous les percevons comme étant liées à la naissance ou au hasard.

Pas que de l’idéologie

Un autre levier a été testé. Avant d’entrer dans l’hémicycle, certains participants ont été invités à signer une pétition pour l’égalité des chances (encourageant la défense des CV anonymes pour éviter la discrimination et le népotisme), sans être informés que cette invitation faisait partie de l’expérience. Là encore, l’effet est net. Ces participants votent davantage pour redistribuer. Une simple activation des valeurs se répercute donc dans le choix de la redistribution.

Cette expérience montre que nos idées sur la justice sociale sont relativement convergentes. Nous sommes plus favorables à une correction des inégalités liées à la naissance et au hasard qu’à celles résultant de nos choix (efforts ou prise de risque). Mais cette hiérarchie morale peut-être bousculée par l’intérêt personnel. Par ailleurs, cette position évolue selon le degré d’information. Plus les individus connaissent la réalité des inégalités, plus ils semblent prêts à accepter un partage des ressources. 

Alors que les débats sur les impôts, la protection sociale et les retraites sont des enjeux politiques majeurs, une leçon se détache : nos préférences en matière de justice sociale ne sont pas seulement une affaire d’idéologie. Elles dépendent aussi de ce que nous savons du monde qui nous entoure.

Consultez aussi
Comment redistribuer au mieux les revenus quand les individus sont différents ?
Inégalités : une question de mesure ?
Monde : des citoyens plus altruistes qu’on le croit

Notes

  • 1. O. Chanel, S. Luchini, M. Teschl, A. Trannoy, « Preferences for redistributive justice: A participatory-democracy experiment », The Journal of Economic Equality, 2025 : https://doi.org/10.1007/s10888-025-09706-4
  • 2. R. Lardeux, « L’opinion des Français sur les inégalités reflète-t-elle leur position sur l’échelle des revenus ? » Dress, Etudes et résultats, 2024 : https://tinyurl.com/francais-inegalites

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