En réaction à la publication dans « le Parisien » d’une chronique de la psychanalyste Caroline Goldman, dénonçant un « braquage américain » – l’approche neurologique et médicamenteuse du soin psychique des enfants –, le professeur Yann Le Strat de l’hôpital Louis-Mourier rappelle la réalité du terrain et ce que dit la science sur le sujet.
Dans une chronique publiée dimanche 13 septembre dans « le Parisien », la psychanalyste Caroline Goldman poursuit sa veine aux accents complotistes et dénonce une « approche neurologique américaine » de la souffrance des enfants. Comme si s’opposaient irrémédiablement l’écoute des émotions (son métier, et c’est pour elle le seul soin valable) et la recherche scientifique sur la santé mentale. Le professeur Yann Le Strat, de l’hôpital Louis-Mourier à Colombes (Hauts-de-Seine), répond.
Il existe encore en France une étrange exception lorsqu’il est question de santé : celle des troubles mentaux et, plus encore, des troubles neurodéveloppementaux (TND). Imaginons un trouble chronique fréquent, débutant souvent dans l’enfance, associé lorsqu’il est sévère à des difficultés scolaires, professionnelles et sociales, à davantage d’accidents, de comorbidités et à une réduction de l’espérance de vie.
Imaginons que des décennies de recherche aient permis d’en améliorer la compréhension, d’identifier des facteurs de risque, d’évaluer des interventions non médicamenteuses et de développer des traitements dont les bénéfices comme les risques sont documentés.
Imaginons que ces traitements soient adoptés partout dans le monde développé.
Pour quel autre trouble accepterions-nous que le débat médiatique porte encore régulièrement sur la question de savoir s’il existe vraiment ? Pour quel autre trouble considérerions-nous avec autant de suspicion le fait de le dépister plus tôt ? Pour quel autre trouble présenterions-nous volontiers le diagnostic comme une étiquette dangereuse et le traitement comme la preuve d’une médicalisation excessive de la société ?
C’est pourtant encore ainsi que sont fréquemment abordés le TDAH [trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, NDLR], l’autisme et, plus largement, les troubles neurodéveloppementaux en France. Et cette situation ne relève pas d’une simple différence culturelle dans la manière d’en parler : elle se traduit par un retard très concret dans le repérage, l’accès au diagnostic et aux soins.
La France ne se distingue pas seulement des Etats-Unis, souvent brandis comme repoussoir dans le débat public. Elle accuse surtout un retard majeur par rapport à plusieurs pays européens comparables, où les parcours diagnostiques et thérapeutiques sont plus structurés et où le recours aux traitements du TDAH a historiquement été plusieurs fois supérieur au nôtre.
Autrement dit, le problème français n’est pas celui d’une médicalisation excessive à l’américaine. Il est beaucoup plus souvent celui d’un accès insuffisant à l’évaluation et aux soins en général, médicamenteux ou non.
La France accuse dans ce domaine un retard qui ne concerne pas seulement le nombre de structures de soins. Il concerne aussi notre formation médicale et psychologique, notre capacité à repérer précocement les personnes en difficulté et, peut-être plus profondément encore, la représentation collective que nous avons de ces troubles.
Soigner davantage ne signifie pas médicaliser davantageIl existe une inquiétude légitime devant la médicalisation de difficultés ordinaires de l’existence. Toute agitation n’est pas un TDAH. Toute difficulté sociale n’est pas un trouble du spectre de l’autisme. Toute souffrance ne nécessite pas un diagnostic psychiatrique et tout diagnostic ne nécessite évidemment pas un médicament.
Mais améliorer le dépistage et la formation des professionnels ne conduit pas à médicaliser « tout et n’importe quoi ». C’est même exactement le contraire.
Un professionnel correctement formé est précisément celui qui peut distinguer une variation du développement, une réaction à un contexte familial ou scolaire difficile, un autre trouble psychique et un trouble neurodéveloppemental persistant et invalidant. Une médecine insuffisamment formée expose simultanément au surdiagnostic de certains et au sous-diagnostic de beaucoup d’autres.
La réponse à la crainte du surdiagnostic n’est donc pas l’ignorance diagnostique. C’est un meilleur diagnostic.
Cette évidence paraît banale dans le reste de la médecine. Nous ne refusons pas de former les médecins au diabète de peur qu’ils diagnostiquent trop de diabètes. Nous ne déconseillons pas le dépistage de l’hypertension au motif qu’une pression artérielle peut ponctuellement augmenter chez une personne en bonne santé. Nous définissons des critères, évaluons le retentissement, améliorons les outils diagnostiques et formons les professionnels. Les seuils du diabète et de l’hypertension se modifient, parfois à la hausse, parfois à la baisse, au gré des avancées de la science.
Les troubles neurodéveloppementaux devraient bénéficier de la même rigueur.
Ni diaboliser les médicaments, ni les banaliserLa même asymétrie apparaît lorsqu’il est question des traitements.
Les médicaments utilisés dans le TDAH font régulièrement l’objet de représentations particulièrement anxiogènes : on « drogue » les enfants, on les rend « artificiellement sages », on « substitue une molécule à l’éducation » ou à l’écoute de leur histoire.
Aucun médicament ne devrait être prescrit avec désinvolture, ni aux enfants ni aux adultes. Prescrire impose une indication, l’évaluation des bénéfices attendus et des risques, une surveillance et une réévaluation régulière de son utilité.
Mais informer sur les bénéfices démontrés d’un traitement n’est pas le banaliser, pas plus qu’informer sur ses risques ne devrait conduire à le diaboliser.
Là encore, c’est ce que nous faisons dans tous les autres champs de la médecine. Nous acceptons qu’un traitement puisse avoir simultanément des bénéfices et des effets indésirables. Nous essayons de mesurer les uns et les autres. Nous informons le patient et décidons avec lui et son entourage.
Pourquoi faudrait-il soudain abandonner ce raisonnement lorsque l’organe concerné est le cerveau, sa construction et ses variations, et que les symptômes touchent l’attention, l’impulsivité ou la régulation émotionnelle ?
Un enfant n’est ni un cerveau, ni seulement une histoireUne autre opposition continue d’empoisonner le débat français : celle qui nous imposerait de choisir entre comprendre le cerveau et écouter les personnes ou se montrer simplement humain.
C’est un faux choix.
Un enfant avec un trouble neurodéveloppemental reste évidemment un enfant avec des parents, des relations, des joies, des conflits, une école et une histoire singulière. Reconnaître la dimension neurodéveloppementale de ses difficultés n’efface rien de cela. C’est d’ailleurs la même chose pour un adulte.
Il faut entendre ce que nous disent les personnes concernées elles-mêmes. Certaines se reconnaissent davantage dans la notion de neuroatypie ou de neurodiversité que dans celle de maladie. Elles considèrent certaines de leurs particularités cognitives, attentionnelles ou relationnelles comme une composante de leur identité et non comme quelque chose qu’il faudrait nécessairement corriger. Cette position est parfaitement légitime.
Reconnaître la neurodiversité ne suppose donc pas de nier l’existence des troubles neurodéveloppementaux, pas davantage que reconnaître leurs conséquences parfois sévères n’impose de considérer toute personne neuroatypique comme malade. Nous devons pouvoir tenir ensemble ces deux réalités.
Inversement, rechercher ce qui se passe dans la famille ou à l’école ne devrait pas conduire à nier les connaissances accumulées sur les déterminants biologiques des troubles neurodéveloppementaux.
Nous avons longtemps opposé l’inné et l’acquis, le biologique et le psychologique, le cerveau et l’environnement. La science contemporaine nous apprend au contraire combien ils sont intriqués et combien les frontières que nous traçons entre eux sont souvent artificielles.
Le soin devrait avoir la même ambition.
Il doit pouvoir associer, selon les besoins et les choix des personnes concernées, psychoéducation, interventions auprès des parents, adaptations scolaires, académiques ou professionnelles, psychothérapies, rééducation, accompagnement social et traitements médicamenteux. Et parfois, lorsque la personne ne souffre pas de son fonctionnement et ne demande ni soin ni intervention, respecter simplement cette différence.
Les mots du débat public ont des conséquencesOn pourrait considérer ces controverses comme de simples désaccords entre professionnels. Elles ont pourtant des conséquences très concrètes.
Présenter les diagnostics de TDAH ou d’autisme comme des modes, laisser entendre que les parents chercheraient avant tout une étiquette déculpabilisante ou suggérer que traiter revient à « droguer » les enfants ne produit pas un « débat intellectuel » mais contribue à la stigmatisation.
Ce stigma peut conduire des parents à hésiter avant de demander une évaluation. Il peut conduire un adolescent ou un adulte à considérer ses propres difficultés comme une faiblesse personnelle plutôt que comme quelque chose qui mérite d’être compris. Il peut entretenir chez certains professionnels une méfiance envers des diagnostics qu’ils ont parfois été insuffisamment formés à reconnaître.
Et chaque diagnostic retardé peut représenter des années de difficultés scolaires, de conflits familiaux, de perte d’estime de soi ou de soins inadaptés.
La lutte contre le surdiagnostic et la lutte contre le retard diagnostique ne sont pas contradictoires. Elles ont exactement le même outil : une médecine mieux formée.
Entrer enfin dans le XXIe siècleLa France a beaucoup progressé dans la reconnaissance des troubles neurodéveloppementaux. Mais les infrastructures, la formation et l’accès à des professionnels compétents restent insuffisants.
Entrer dans le XXIe siècle ne signifie pas transformer chaque enfant turbulent en patient, chaque originalité en symptôme ou chaque difficulté en maladie.
Cela signifie faire pour les troubles neurodéveloppementaux ce que nous cherchons à faire pour tous les troubles susceptibles d’altérer durablement la santé et la qualité de vie : prévenir lorsque c’est possible, repérer lorsque c’est nécessaire, diagnostiquer avec rigueur, informer honnêtement, traiter lorsque le bénéfice attendu le justifie et que les personnes concernées le souhaitent, et accompagner lorsque le handicap l’exige.
Cela signifie également accepter que la médecine progresse. Nos représentations des maladies cardiovasculaires, des cancers ou des maladies infectieuses ont profondément changé au rythme des connaissances scientifiques. Il n’y a aucune raison que les troubles du neurodéveloppement échappent à cette évolution.
Nous devons pouvoir lutter contre la médicalisation excessive sans nier le retentissement des troubles, dénoncer les prescriptions injustifiées sans effrayer ceux qui ont besoin d’un traitement, défendre l’environnement et l’éducation sans culpabiliser les familles, et reconnaître les limites de nos connaissances sans faire comme si nous ne savions rien.
Mais ce changement ne peut plus et ne doit plus reposer uniquement sur la bonne volonté de quelques équipes.
Il faut désormais un engagement collectif concret : garantir, sur l’ensemble du territoire, une filière identifiable de repérage, d’évaluation et de prise en charge des troubles neurodéveloppementaux, chez l’enfant comme chez l’adulte. Rendre obligatoire une formation minimale aux TND dans les cursus des médecins, psychologues et autres professionnels de première ligne. Valoriser les praticiens qui réalisent ces démarches.
Et il faut confier aux autorités publiques de santé une information nationale claire, accessible et fondée sur les données scientifiques concernant les diagnostics, les traitements, leurs bénéfices et leurs risques.
Nous avons besoin de moins de controverses abstraites et de davantage d’organisation des soins.
Les personnes avec un trouble neurodéveloppemental ne demandent pas un traitement d’exception. Elles demandent précisément le contraire : pouvoir bénéficier, lorsqu’elles en ont besoin et lorsqu’elles le souhaitent, des mêmes exigences scientifiques, de la même prudence et du même accès aux soins que les autres.
BIO EXPRESSYann Le Strat est professeur des universités-praticien hospitalier à l’université Paris-Cité et à l’hôpital Louis-Mourier (Assistance publique-Hôpitaux de Paris, AP-HP) de Colombes (Hauts-de-Seine). Spécialiste du trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), il est l’auteur de « Sommes-nous tous TDAH ? » (De Boeck, 2026).
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Yann Le Strat