Pour l’essayiste Guillaume Duval, toutes les forces qui composent la gauche « non mélenchoniste » doivent proposer la réforme du mode de scrutin pour sortir d’une mécanique politique grippée.
Faut-il faire ou non alliance avec LFI en vue des élections législatives qui suivront probablement la prochaine élection présidentielle ? Cette question divise depuis de longs mois la gauche « non mélenchoniste ».
Il existe d’autres divergences en son sein mais c’est incontestablement le sujet principal qui l’empêche de se regrouper en vue de l’élection d’avril prochain. Il serait pourtant aisé de dépasser un tel blocage si toutes les composantes de cette gauche s’engageaient à soutenir l’instauration de la proportionnelle avant toute dissolution de l’Assemblée nationale.
Tous les partis de gauche sont pourTous les partis de gauche, et la plupart des autres aussi, se sont prononcés de longue date en faveur de l’instauration du scrutin proportionnel aux élections législatives. C’est une réforme facile à mettre en œuvre : elle ne nécessite pas de toucher à la Constitution, une majorité simple à l’Assemblée suffit.
Une telle réforme changerait fondamentalement la dynamique politique de la Ve République en la déprésidentialisant structurellement, puisqu’il n’y aurait plus jamais de « parti du président » majoritaire à l’Assemblée. Elle inciterait toutes les forces politiques à adopter la culture de compromis qui fait tant défaut pour l’instant. Cela contribuerait à débloquer (enfin) une mécanique politique grippée tout en redonnant de la vitalité démocratique à notre société.
Nous sommes en effet les seuls en Europe à utiliser le scrutin majoritaire à deux tours pour les élections législatives. Celui-ci a été conçu pour dégager de larges majorités au sein de l’Assemblée nationale, au risque que celle-ci reflète mal la diversité des opinions des citoyens. Il s’agissait de permettre au camp victorieux de gouverner seul, sans avoir à faire de concessions.
Seul le RN peut profiter désormais du scrutin majoritaireAujourd’hui, seule l’extrême droite serait en mesure de profiter de l’effet winner takes all – le gagnant prend tout – associé au scrutin majoritaire et d’obtenir, avec un tiers des voix au premier tour, une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Dans une Ve République qui a doté l’exécutif de pouvoirs très étendus avec des contre-pouvoirs très faibles, il n’y aurait plus qu’un tout petit pas à franchir pour transformer notre démocratie en un régime autoritaire.
En dehors de Marine Le Pen si elle est élue, aucun présidentiable ne peut espérer désormais rassembler une majorité absolue sur son nom lors d’élections législatives qui suivraient la présidentielle s’il dissout l’Assemblée actuelle.
On risquerait alors de se retrouver dans une situation très similaire à celle dans laquelle le pays est bloqué depuis déjà 2022. Si on veut avancer, il faut apprendre à négocier et faire des compromis, comme le pratiquent depuis longtemps la plupart de nos voisins. Mais les contraintes imposées par le scrutin majoritaire bloquent cette recherche de solutions susceptibles de rassembler des majorités. La logique du scrutin majoritaire continue, en effet, de s’imposer aux acteurs politiques dans la perspective d’une réélection prochaine qu’il leur faut assurer. Or, avec un tel mode de scrutin, cette réélection continue de se jouer bloc contre bloc, freinant dans tous les camps, la recherche de compromis stables.
La France est au milieu du gué. Si son Assemblée ressemble désormais souvent à celle qui serait issue d’un scrutin proportionnel, les membres qui la composent continuent à avoir intérêt à préférer, encore et toujours, les postures, paralysant l’Assemblée. Cet état de fait concourt à dégrader l’image de la démocratie et nourrit la tentation du recours à un pouvoir fort. Pour sortir de cet entre-deux, il est urgent de changer de mode de scrutin. La proportionnelle est le seul système qui permette de garantir que la voix de chaque citoyenne et de chaque citoyen sur tout le territoire compte véritablement et que la représentation nationale reflète fidèlement la diversité des sensibilités.
Un projet de proportionnelle est déjà sur la tableDes députés et sénateurs issus du Parti socialiste, de Place publique, des Ecologistes, de Renaissance, du Modem et de l’UDI ont déposé ensemble des projets de loi en ce sens à l’Assemblée nationale et au Sénat au cours des derniers mois. Ces projets pourront être soumis immédiatement à l’Assemblée après l’élection présidentielle si le nouveau président ou la nouvelle présidente non RN, quel qu’il ou elle soit, le demande.
Si un tel mode de scrutin est adopté par l’Assemblée actuelle immédiatement après la présidentielle, et il n’y a aucune raison qu’il ne puisse pas l’être tant c’est l’intérêt à la fois du pays et de tous les partis en dehors du RN, la question de l’alliance ou non avec LFI avant les prochaines élections législatives ne se posera plus pour la gauche non mélenchoniste.
Si par malheur Marine Le Pen devait en revanche gagner l’élection présidentielle et dissoudre tout de suite l’Assemblée, on entrerait dans un monde entièrement nouveau. Toutes les bonnes volontés seraient requises pour faire barrage au RN et les questions qui divisent aujourd’hui la gauche deviendraient, selon toute probabilité, parfaitement secondaires.
Toutes les forces qui composent la gauche « non mélenchoniste » doivent faire leur ce projet d’instaurer la proportionnelle et le proposer à tous les candidats démocrates. A cette condition, cette gauche pourrait enfin se rassembler en vue de la présidentielle et se concentrer sur le projet à proposer au pays au lieu de continuer à s’étriper au sujet de la cuisine électorale pour la suite.
BIO EXPRESS
Coprésident du club Maison commune et ex-rédacteur en chef d’« Alternatives économiques », Guillaume Duval a été speechwriter de Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité et ex-vice-président de la Commission. Il a signé le manifeste « Construire 2027 », lancé par Raphaël Glucksmann, Boris Vallaud et Yannick Jadot.
Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Guillaume Duval
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