Dans quatre villes de la Ruhr, l’excellente biennale d’art contemporain Manifesta montre douze églises superbes, en s’interrogeant sur leur futur. ...
Rien qu'en Allemagne, dans les dix ans à venir, plus de 20 000 églises seront désacralisées et vides ! Qu'en faire ? Des lieux de culture et d'expositions ? Un lieu social pour une communauté ? Un lieu pour "soigner" l'isolement des gens dans nos sociétés individualisées ? Un lieu pour s'attaquer aux clivages entre les communautés et entre les classes sociales ?
L'excellente biennale d'art contemporain Manifesta 2026, la seizième de son histoire, s'est penchée sur cette question avec un parcours gratuit jusqu'au 4 octobre, dans douze églises de la Ruhr construites dans les années d'après-guerre, à Duisburg, Essen, Bochum et Gelsenkirchen, quatre villes très proches les unes des autres.
On est en pleine Ruhr industrielle, où les autoroutes se croisent entre les témoins de l'industrie charbonnière et sidérurgique du passé, avec leurs cheminées éteintes, et les usines neuves, cathédrales crachant leurs fumées. Des villes devenues aussi des centres culturels avec des musées formidables. À Wuppertal, on applaudit toujours les spectacles de Pina Bausch. Et chaque année, on peut y retourner pour la Ruhrtriennale, le festival créé il y a 25 ans par Gérard Mortier pour revivifier cette région frappée par la crise de l'acier et du charbon.
Manifesta 9 à GenkNous avons visité sept de ces douze églises, pour la plupart des églises modernistes des années 50. Elles sont souvent superbes, construites alors, nombreuses, en urgence comme lieux où les communautés pouvaient se réunir après l'horreur de la guerre, parfois faites comme des signes de repentance.
Manifesta occupe ainsi tous les deux ans une région d'Europe avec des interventions d'artistes importants et des préoccupations sociétales, de Palerme à Barcelone, sans oublier Manifesta 9, à Genk en 2012.
Manifesta dévoile les beautés cachées de PalermeCette année, 107 artistes internationaux ont été invités à occuper ces églises avec, pour la plupart, des créations pour la Biennale. En parallèle, Manifesta organise des débats sur l'avenir de ces églises avec des experts, des artistes, aussi bien qu'avec les communautés locales.
Luc Tuymans à l'l'église Christ-Koenig à Bochum ©Photo: Yvan ErofeevParmi les artistes, il y a les Belges Luc Tuymans et Aline Bouvy qui exposent à Bochum dans l'église Christ-Koenig (Christ-König kirche). Luc Tuymans a repris pour cette église construite en 1932 (l'arrivée d'Hitler), détruite durant la guerre et reconstruite après, un film de Leni Riefenstahl à la gloire du nazisme mais "recolorisé" en bleu. Il en a fait quatre grandes peintures qui ont été imprimées sur un immense rideau placé sur toute la longueur de l'église, interrogeant ainsi l'ambiguïté des images.
Aline Bouvy a retrouvé dans l'église désacralisée tous les objets de la sacristie qu'elle a réarrangés comme une nature morte.
Dans la nef de l'église, on découvre un paysage d'oiseaux morts géants, tous différents, appelé Quand les animaux tombent du ciel. Eva Koťátková est née en 1982 à Prague, où elle vit et travaille. Elle rappelle par cette installation qui couvre tout le sol, que dans les mines, on plaçait un canari qui alertait des risques de grisou. Ses oiseaux morts nous alertent à leur tour.
Oeuvre de Malgorzata Mirga-Tas dans le choeur de l'église Christ-Koenig à Bochum ©Photo: D.R.On retrouve aussi dans la même église les interventions de la Polonaise Malgorzata Mirga-Tas célèbre pour ses broderies sur la culture rom. Ici, elle montre des sculptures en cire noire ou rose placée sur l'autel et dans le chœur.
Dans la superbe Kulturkirche Liebfrauen de Duisburg, la nef est occupée par des centaines de tuyaux d'orgues rassemblés par l'artiste britannique d'origine iranienne Abbas Zahedi né à Londres en 1984. Il les a récupérés, cassés, délaissés, dans de nombreuses églises d'Europe, y compris belges, et même dans une église d'Ukraine bombardée. Il en a fait une installation sur toute la surface diffusant de la musique. Parfois ces tuyaux pointent comme des canons, rappelant les lance-roquettes soviétiques appelés Orgues de Staline.
La superbe Kulturkirche Liebfrauen de Duisburg ©photo : D.R.C'est une constante quasi générale des œuvres présentées : partir de la récupération. Dans l'église, on trouve ainsi une belle cloison en zigzag, reprise au métro de Duisburg.
Une autre constante chez les artistes est d'interroger le passé industriel de la région et celui de communautés locales et immigrées qui y travaillaient.
L'autel de l'église de Duisburg, précise un cartel, avait été repris au pavillon du Vatican à l'expo universelle 58 à Bruxelles.
La Markuskirche à Essen, ©Photo :D.R.Il ne faut pas rater la Markuskirche à Essen, discrètement construite dans un quartier périphérique. On y entre en longeant un mur dans lequel ont été insérés des dizaines de blocs de verre colorés. L'église, qui a été désacralisée en mai dernier, est faite de grands triangles de vitraux abstraits dans des teintes pastel, mauve et grise comme des Soulages et un toit en bois composé aussi de triangles. L'artiste lituanien Augustas Serapinas, né en 1990, à Vilnius, a démonté des dizaines de bancs de l'église en beau bois pour en faire une sorte de chaire de vérité, cubique au centre de l'église du haut de laquelle on découvre l'église. Après Manifesta, l'artiste démontera la tour et reconstruira les bancs.
Yves Klein à l'Opera House de Gelsenhkirchen ©Photo : D.R.On peut faire un intermède entre les églises et revoir avec Manifesta à Gelsenkirchen, dans l'Opéra House, l'œuvre monumentale d'Yves Klein (1928-mort à 34 ans en 1962). Il y a peint, en 1959, d'immenses monochromes bleus. Yves Klein a appliqué çà et là des éponges sur la grande nappe bleue de ses toiles. Ces énormes panneaux restent comme les témoins triomphants de son expérience – le pouvoir de la peinture pure – mais aussi comme sa récusation. La force du monochrome tient à sa grande surface, lorsque la couleur prend vraiment les dimensions d'un environnement capable d'influer sur l'espace et la lumière, comme à Gelsenkirchen. Sa veuve, toujours en vie, a expliqué qu'il était mort si jeune à cause des émanations des peintures qu'il avait appliquées, en particulier à Gelsenkirchen. Une visite comme un cadeau de plus de cette édition Manifesta. Dans une ville comme Gelsenkirchen qui semble désormais déserte, vidée.
La magnifique Thomas Kirche à Gelsenkirchen ©Photo : D.R.Surprise encore à la magnifique Thomas Kirche à Gelsenkirchen, devenue depuis sa désacralisation en mai, un lieu d'exposition pour la communauté avoisinante, souvent d'origine turque. Un grand pigeon placé sur la verrière accueille les visiteurs, signe ambigu de l'Esprit saint des catholiques comme des pigeons que les villes chassent de leurs rues.
L'église a une architecture très pure, avec un soin apporté à la lumière naturelle, un environnement arboré, un mur de fond avec une frise de petites sculptures de plâtre blanc. Le lieu est niché au sein d'un quartier de la même époque qui accueille aujourd'hui de nombreux artistes d'origine turque.
La grande St Marien Kirche à Essen expose des artistes comme Alicja Kwade, née en 1979 en Pologne, qui vit et travaille à Berlin. Elle avait eu en octobre dernier une grande exposition au musée M de Leuven. Pour Manifesta, elle expose ses installations conceptuelles et poétiques qui posent des questions philosophiques. Elle a construit des colonnes torsadées faites de GSM, de taille humaine, évoquant la forme de l'ADN, et le risque de voir notre esprit rattrapé par la technologie. Elle montre aussi dans le chœur, une sphère parfaite en pierre qui ressemble à une planète et qui repose sur une chaise et renvoie à notre position dans l'univers et les limites qui façonnent nos perspectives et nos vérités.
Alicja Kwade à la St Marien Kirche à Essen ©Photo: Ivan ErofeevOn y retrouve aussi, parmi les nombreux artistes dans cette église, Katharina Frisch avec une grande croix de bois blanche et Superflex avec une vidéo montrant Jésus dans son sommeil.
Nous avons aussi visité la St Bonifacius Kirche à Gelsenkirchen et l'église en bois de Gethsémani à Bochum réalisée dans l'urgence après guerre, par les habitants du quartier.
Manifesta 16, jusqu'au 4 octobre (fermé le lundi), à Duisburg, Essen, Gelsenkirchen et Bochum, entrée gratuite, voir www.manifesta16.org
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