Julien Gosselin a ouvert le Festival en Cour d’honneur avec “Maldoror”, spectacle fleuve, plongée dans le Mal. Envoyé spécial. ...
Même si la Cour d'honneur du Palais des papes en a vu d'autres, le spectacle d'ouverture du Festival d'Avignon a fait grand, long et fort. Flaubert disait que la force d'un livre se mesurait à la vigueur du coup de poing qu'il vous envoie.
Et même si ce fut trop long (5h30 au milieu de la nuit), et trop bruyant, ce Maldoror a cette vigueur réclamée par Flaubert et montre toute l'ambition du jeune metteur en scène Julien Gosselin, révélé à Avignon en 2013 avec sa mise en scène des Particules élémentaires de Houellebecq, et aujourd'hui directeur de l'Odéon à Paris.
Il avait annoncé la couleur : "Si je ne peux pas faire un spectacle qui regarde le mal en face, alors je ne fais pas de spectacle". L'actualité est submergée par le mal : guerres, meurtres, féminicides, recul de l'État de droit, etc.
"Maldoror" de Julien Gosselin ©Photo: Christophe Raynaud de LageLes chants de Maldoror de Lautréamont (1846-1870) ne livrent certes que le titre du spectacle et le texte d'ouverture, mais l'œuvre sulfureuse semble instiller sa force et sa noire poésie dans tout le spectacle.
Lautréamont, redécouvert par les surréalistes, écrivait : "J'ai reçu la vie comme une blessure et j'ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort". Et Gosselin projette ce vers du poète : "Les grues fuyant l'hiver et ses averses de déluge à grands cris prennent leur vol vers le cours de l'Océan".
Pour visualiser cette descente aux tréfonds du mystère du Mal et celui de la poésie du mal, Gosselin fait descendre en rappel un comédien sous la scène, jusqu'aux oubliettes du Palais.
Pendant 5h45 ce sera un festival de vidéos prises live, de fumées comme des fantômes des disparus, de musique envahissante avec 12 très bons comédiens.
À chaque spectacle, Angelica Liddell joue sa surviePour atteindre ces zones d'ombre de l'Homme, Gosselin s'est emparé de deux romans de son auteur fétiche, le chilien Roberto Bolano (1953-2003) dont il avait déjà porté à la scène son roman-fleuve 2066. Cette fois, il est parti d'Étoile distante (1996) et de La littérature nazie en Amérique (1996), sur fond de coup d'État de Pinochet et ses suites terribles.
Parmi ces poètes dévoyés, fascinés par les relents du nazisme en Amérique, il y a Carlos Wieder (surnom d'Alberto Ruiz-Tagle), poète et tueur en série, incarnation du Mal. Il faisait partie des poètes chiliens avant de prendre la tangente. Il créait des vers de poète dans le ciel bleu du Chili avec la fumée de son avion : "Bonne chance à tous dans la mort", écrivait-il.
"Maldoror" de Julien Gosselin. ©Photo: Christophe Raynaud de LageDivisé en trois parties avec de courtes pauses, le spectacle commence par une longue suite d'interviews imaginaires de poètes sud-américains bien réels, mais décrépis, qui furent aspirés par le national-socialisme. On revoit sur scène les croix gammées, comme quand Ivo Van Hove y montait magnifiquement Les Damnés en 2016. Si les noms sont des pseudonymes, on y retrouve celui du nazi Walthem Rauff, qui aida Pinochet à torturer et tuer ses opposants, et dont la traque a été racontée dans un livre magistral de Philippe Sands.
guillementOn ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort.
On voit comment une génération de jeunes poètes sombra dans la séduction du Mal.
Dans la deuxième partie, Gosselin innove comme il sait le faire en invitant le public qui le souhaite à venir sur scène au plus près des acteurs.
Depuis Homère et le terrible pillage de Troie, on sait que le Mal accompagne la littérature. Walter Benjamin écrivait : "C'est à cela que doit ressembler l'Ange de l'Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d'événements, il ne voit, lui, qu'une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds".
Au moment où un admirateur de Pinochet a été élu à la tête du Chili, ce spectacle, comme un rappel glaçant, fait office d'avertissement. La poésie elle-même peut-être maléfique, mais elle peut aussi, avec ses mots, être un antidote comme Gosselin le souligne in fine avec Baudelaire et Mallarmé.
Le spectacle viendra au Singel à Anvers les 14 et 15 mai 2027.
Infos : festival-avignon.com
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.