Dans les campagnes so british, du lyrique de très haut niveau. ...
Les Belges – et les autres mélomanes du continent – fréquentent Glyndebourne, le fameux festival dans les jardins du Sussex. Mais l'Angleterre peut s'enorgueillir d'autres lieux emblématiques de cet art délicat du country opera : l'opéra à la campagne, pas en plein air – même avec le réchauffement climatique, le climat n'est pas celui d'Orange ni Vérone – mais dans de vastes propriétés rurales où, entre un manoir classé et des hectares de jardins, un théâtre a surgi pour accueillir pendant deux mois trois ou quatre spectacles en alternance. Avec des artistes essentiellement britanniques – d'autant que le Brexit a rendu leurs prestations à l'étranger plus difficiles. Et avec un public lui aussi très anglais, dans son art de pique-niquer en tenue de soirée avant et après le spectacle, mais aussi au milieu : le long interval de 90 minutes est de rigueur, et de grandes tentes sont dressées pour accueillir des tables. La pluie, sait-on jamais…
Wormsley, dans les Chilterns, une heure à l'ouest de Londres, direction Oxford. Entre forêts, lac aux canards et clairières aux vues panoramiques, ce domaine de plus de 1000 ha, propriété de la famille Getty est depuis 2011 l'écrin du festival de Garsington. Le Pavillon, un théâtre de 600 places dont les flancs s'ouvrent sur les jardins, accueille cette année en alternance La Traviata, Der Rosenkavalier, The importance of being earnest (de l'Anglais Gerard Barry, d'après Oscar Wilde) et Il ritorno d'Ulisse in patria, deuxième épisode d'un cycle Monteverdi confié au metteur en scène shakespearien John Caird.
Un Monteverdi champêtre, dans un décor unique (un cercle de pierres plates borné d'herbages et buissons), où les solistes évoluent entourés des musiciens de l'English Concert, dirigé par Laurence Cummings, spécialiste reconnu de Haendel mais très à l'aise aussi dans le répertoire antérieur. L'approche globale est plus légère que dramatique, entre marivaudage et Songe d'une nuit d'été, et avec des personnages en costumes crème et canotiers de sortie campagnarde du début du XXe siècle. Musique et théâtre évoluent à haut niveau, avec notamment la Pénélope élégante de Cecelia Hall et, dans le rôle d'Ulysse le ténor anglais Ed Lyon, habitué de la Monnaie.
Plus au Sud, dans le Surrey, on passe à West Horsley Place. La propriété de Bamber Gascoigne (défunt animateur d'un quiz de culture générale à la BBC !) est sans doute moins vaste (150ha quand même), mais il en a fait don à l'art. Et on tombe immédiatement amoureux de cet archipel de petits jardins enclos dans de vieux murs, où l'on pique-nique sur des bancs en fer forgé entre hortensias et catalpas. Le manoir du XVIIe siècle, cinquante pièces et classé bien sûr (visites possibles), a accueilli notamment Henry VIII et Elizabeth Ire. Le Theater in the Woods, par contre, est tout récent mais superbe : avec un parterre en déclivité et cinq niveaux des balcons en fer à cheval de couleur terre-de-Sienne, il rend hommage, en dimensions plus modestes, à la Scala de Milan.
Grange Park Opera, le Théâtre dans les bois ©VISUALSBYAJP.COMAu menu cette année du Grange Park Opera, Le Barbier de Séville, Don Carlo, la découverte de Krishna, pantomime mystique de l'Anglais John Tavener et rien moins que L'or du Rhin, premier épisode d'une Tétralogie. Wotan à la campagne ? Wagner, qui construisit son théâtre au fond de la Suisse franconienne, n'aurait pas désavoué l'entreprise, riche d'excellentes voix (Rutherford, Rice, Rose…) soutenues par l'Orchestre de l'English National Opera et emmenées par Harry Sever, un jeune chef trentenaire stupéfiant de maîtrise, de maturité et de talent. Décorateur et metteur en scène, Charles Edwards, vieux routier des scènes anglo-saxonnes, signe des visuels cohérents et chargés de sens, avec une véritable direction d'acteurs et des personnages finement caractérisés.
Mais, diront les wagnériens avertis, où place-t-on un entracte de 90 minutes dans L'Or du Rhin qui fait 2h30 de musique continue ? Pour certaines représentations, on pique-nique après. Mais dimanche, on avait osé l'impensable : comme entre deux CD, la représentation s'interrompait sur le fracas des enclumes qui accompagne la descente de Wotan et Loge au Nibelheim. Crime de lèse-majesté ? Wagner a subi de pires outrages, y compris à Bayreuth. Et plus peut-être que sur certaines scènes allemandes, c'est ici dans le Surrey qu'on pourrait trouver cette lecture wagnérienne moderne mais sans gadgets et détournements, fidèle à l'esprit de l'épopée, une lecture que beaucoup attendent aujourd'hui.
Garsington, jusqu'au 25 juillet ; garsingtonopera.org
Grange Park Opera, jusqu'au 12 juillet ; grangeparkopera.co.uk
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