Voulons-nous éduquer des êtres libres, c’est-à-dire autonomes, ou des êtres dressés, c’est-à-dire dépendants ? Cette question est au cœur de la réflexion de l’historien et philosophe Pierre Vesperini, qui plaide pour que les adultes cessent de considérer les enfants comme leur propriété et l’obéissance comme une vertu. ...
Spécialiste de l'Antiquité, l'historien et philosophe Pierre Vesperini vient de publier Pour les enfants. Éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté. Trois ans de recherches ont été nécessaires pour concocter ce texte allègre, abondamment documenté, qui dépasse le constat d'alarme pour formuler des pistes d'amélioration.
Vous êtes philosophe. Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?
L'élément déclencheur a été un entretien avec la psychologue et psychanalyste Caroline Goldman paru dans Le Monde, en 2023. Je ne la connais pas à ce moment-là, mais elle dit des choses qui me paraissent insensées : sa méthode d'éducation, c'est la punition, soi-disant non violente parce qu'on met l'enfant dans sa chambre – comme si ce n'était pas violent d'agir ainsi. Et c'était dans Le Monde, pas dans Le Figaro ou dans Valeurs actuelles ! J'ai donc écrit une tribune en réponse à cette interview, pour rétablir les choses. Or après avoir publié ce texte, je me suis rendu compte que la plupart des gens étaient d'accord avec Caroline Goldman. J'ai alors pris contact avec d'autres personnes qui, comme moi, défendent ce que j'appelle l'éducation démocratique, celle qui repose sur un processus d'émancipation. Et je me suis rendu compte que c'était une espèce de camp retranché en France. J'ai donc tout de suite compris qu'il fallait écrire un livre.
Votre livre est-il un acte de résistance ?
D'une manière générale, je considère que l'engagement d'un intellectuel doit toujours être un acte de résistance contre les préjugés, les idées reçues, la doxa. Un intellectuel ne doit pas forcément s'engager, cela dépend de son tempérament. Mais s'il le fait, c'est pour apporter une voix discordante, nouvelle. J'ai donc voulu documenter l'abjection – au sens étymologique : ce qui est à terre – dans laquelle vivent les enfants : ils n'ont aucune importance, aucun droit ne leur est reconnu, aucune dignité.
Certaines enfances doivent prouver qu'elles méritent d'être protégéesEn France, la mort de Lyhanna a suscité beaucoup d'indignation. Dans les affaires de pédocriminalité singulièrement, on constate que la parole des enfants est ignorée ou pas crédible. Est-ce dans le continuum de cette abjection que vous dénoncez ?
Avant le meurtre de Lyhanna : la collégienne a été violée, révèle l'autopsie – La Libre, Jérôme Barella était visé par plusieurs plaintes, et il n'avait pas encore été entendu par les enquêteurs, aucune enquête n'avait été commencée. C'est malheureusement une situation typique. La question est donc : quelle est cette espèce de caractère anthropologique qui fait qu'au lieu de protéger les enfants, la société protège les prédateurs ? Car on retrouve cette inconcevable inertie partout : dans la Protection de l'enfance (les mineures suivies par l'ASE sont surreprésentées parmi les victimes identifiées d'exploitation sexuelle), dans le traitement des affaires d'inceste : à peine la Ciivise a-t-elle rendu son rapport que le juge Durand a été débarqué… En France, comme le rappelaient le médecin Gilles Lazimi et la pédiatre Edwige Antier tout récemment devant l'Assemblée nationale, trop de médecins refusent de faire un signalement de suspicion d'inceste ou de maltraitance, parce qu'ils savent qu'ils risquent d'être radiés de l'ordre des médecins. La docteur Eugénie Izard vient de publier un livre à ce sujet. Il faudrait aussi parler du scandale du périscolaire. On n'en finit pas. Je le redis : nous sommes ici manifestement face à un trait culturel qu'il faut identifier et affronter.
guillementL'idée d'obéissance comme une vertu de l'enfant est très dangereuse, parce que ça veut dire que l'enfant ne réfléchit pas.
"Tant que l'on considérera que l'enfant est une chose qui, d'une certaine façon, appartient à l'adulte, la violence se perpétuera", écrivez-vous d'ailleurs.
C'est vrai, les gens considèrent couramment les enfants comme leur propriété. Ils n'ont pas du tout l'idée que l'enfant est un être humain à part entière, qui ne leur appartient pas. Vous n'en faites pas ce que vous voulez. En écrivant ce livre, j'ai d'ailleurs été frappé de voir que les gens que je sollicitais n'aimaient pas parler de leurs enfants avec moi, des problèmes qu'ils rencontrent. C'était comme si le sujet était intime, et ne regardait qu'eux. Alors que pour ma part, j'ai trouvé formidable d'en parler en devenant père. Car en fait, nous ne sommes pas faits pour élever les enfants seuls.
Que voulez-vous dire ?
Dans 80 à 90 % de l'histoire humaine, c'est-à-dire avant qu'on ne vive en ville avec papa-maman, ou parfois juste maman, un enfant était élevé en moyenne par une quinzaine de personnes. Dans les sociétés traditionnelles, que ce soit les cueilleurs-chasseurs (la majeure partie de l'histoire de l'humanité) ou dans la société rurale. "Il faut tout un village pour élever un enfant", dit le célèbre adage. Les enfants ont le plus souvent été élevés par une collectivité : avec l'aide de l'oncle, des cousins… Il y avait des relais, car c'est épuisant d'élever un enfant seul ou à deux. Il est donc important de créer des groupes de parents dans les quartiers, dans les immeubles, pour pouvoir échanger sur les problèmes rencontrés. Il faudrait aussi pouvoir bénéficier d'un réseau de professionnels aidants. Cela existe en Hollande, dans les pays scandinaves, au Québec, et c'est tout à fait normal là-bas.
"Aujourd'hui, on laisse croire aux enfants que tout leur sera possible et, en cela, on les rend très fragiles, inaptes à la vie"Vous constatez que beaucoup d'enfants vont mal. Un enfant sage n'est pas nécessairement un enfant qui va bien, ajoutez-vous.
Ne dit-on pas "Sage comme une image" ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Une image est fixe, ce n'est pas vivant. Le psychologue Marshall Rosenberg parle de "nice dead person" (gentille personne morte). Et ces enfants deviennent des adultes qui, effectivement, ne vivent pas en accord avec ce qu'ils ressentent, leurs émotions, mais en fonction des attentes, pas seulement de la société, mais de l'ordre, de leur hiérarchie. Lors d'un débat, j'ai rencontré une maman qui m'a dit qu'elle essayait d'élever ses enfants d'après mes idées, mais elle s'inquiétait pour leur avenir : que se passera-t-il quand ils devront obéir à leur patron ? Elle partait du principe que ses enfants allaient être des employés, et non des patrons, des indépendants, ou des créateurs. Or l'éducation n'a pas pour but de faire des enfants obéissants, mais d'accompagner le développement d'un être humain jusqu'à sa majorité. L'idée d'obéissance comme une vertu de l'enfant est très dangereuse, parce que ça veut dire que l'enfant ne réfléchit pas. Je voudrais rappeler qu'un enfant est un être humain. Or on le traite parfois comme s'il appartenait à une espèce différente de la nôtre.
Est-ce en ce sens que vous écrivez : voulons-nous éduquer des êtres libres, c'est-à-dire autonomes, ou des êtres dressés, c'est-à-dire hétéronomes ?
Aujourd'hui, combien de fois ne voit-on pas des adultes chercher une figure d'autorité, un chef à qui obéir, car ils ne savent pas faire autrement ? Parce que la liberté, c'est angoissant. Alors qu'avoir un chef qui donne des ordres à exécuter est rassurant. Donc être libre, décider soi-même, être responsable de ses actes, cela s'apprend. Par nature, l'être humain est collaboratif, et c'est formidable : nous naissons "prosociaux", comme disent les chercheurs. On ne sait pas exactement d'où ça vient. Dès qu'il naît, le bébé veut coopérer, collaborer. Mais attention : cela peut facilement être perverti si vous entrez dans un ordre non démocratique. On parle souvent d'instinct grégaire, alors qu'il s'agit de l'instinct prosocial : on est perverti vers le conformisme et le désir d'obéir, en voulant tout simplement collaborer.
"Le parent doit devenir l'influenceur de son enfant"Vous remarquez qu'en le faisant obéir, on éteint l'enfant en faisant taire ses émotions, et en le poussant à se fabriquer un faux moi. Vous posez dès lors cette question : qu'en est-il de sa dignité ?
S'il fallait résumer en un mot l'éducation démocratique, ce serait par le mot "dignité" : un enfant a la même dignité qu'un adulte. À partir de là, tout change. La réalité, c'est qu'on traite les enfants différemment des adultes. Si vous êtes en train de travailler et qu'un enfant vient vous voir, vous risquez de réagir avec impatience et irritabilité. Si votre conjoint vous dérange, vous allez lui expliquer que vous êtes stressé, lui dire : excuse-moi, j'arrive, donne-moi cinq minutes. Pourquoi cette différence de traitement ? Très vite, l'enfant prend conscience de cette différence, et va chercher à se défendre. C'est magnifique de voir comment l'être humain sait qu'il a droit au respect. Il y a plein de comportements qu'on tolère de la part des adultes (il est stressé, il est fatigué), alors que lorsqu'il s'agit d'un enfant, c'est la fin du monde !
Éduquer à la liberté demande de la patience, un mot très présent dans votre livre…
Dans nos sociétés, les adultes ont peu de temps, et c'est difficile d'être patient quand on a peu de temps. Or la patience est une vertu trop négligée, qui est l'autre nom de l'humanité. Il ne peut pas y avoir de vie sociale sans humanité, sans indulgence, sans patience. L'humanité est la capacité de reconnaître que l'autre est un humain, et qu'étant un humain, il est faillible et fragile. Donc vous allez devoir l'aider : c'est ça l'humanité. Par conséquent, il faut être patient avec les enfants parce qu'ils n'ont pas la maturité qu'on attend d'un adulte pour réguler leurs émotions. L'enfant est très souvent débordé par ses émotions, raison pour laquelle l'adulte doit rester calme, patient. Ensuite, la patience est un investissement : grâce à elle, vous allez construire une enfant qui va être de plus en plus capable de s'auto-réguler.
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