Depuis plusieurs semaines, Kiev frappe plus durement la Crimée annexée, confrontée à une pénurie d’énergie inédite depuis 2022. L’Ukraine entend ainsi déstabiliser l’arrière-base militaire russe et mettre Vladimir Poutine sous pression.
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Publié hier à 11h42
Lire dans l'appDepuis plusieurs semaines, Kiev frappe plus durement la Crimée annexée, confrontée à une pénurie d’énergie inédite depuis 2022. L’Ukraine entend ainsi déstabiliser l’arrière-base militaire russe et mettre Vladimir Poutine sous pression.
La ville de Sébastopol, dans la péninsule de Crimée annexée par la Russie depuis 2014, a été plongée dans le noir lundi 6 juillet. Une attaque ukrainienne contre des infrastructures énergétiques "a temporairement privé d'électricité" la ville de 550.000 habitants.
Depuis plusieurs semaines, Kiev tente d'asphyxier la péninsule qui abrite de nombreuses bases militaires russes utilisées pour frapper le territoire ukrainien. Des infrastructures énergétiques, des camions-citernes, des routes, des ponts, des voies ferrées, des véhicules militaires ou encore des hangars militaires sont régulièrement ciblés par des drones ukrainiens.
Dans la nuit de dimanche à lundi, la Russie a annoncé avoir abattu 519 de ces drones au-dessus d'une vingtaine de régions russes et de la Crimée annexée. Une femme a été tuée dans cette péninsule située dans le sud du territoire ukrainien et bordée par la mer Noire et la mer d'Azov.
Quelques jours auparavant, le 26 juin, les responsables russes locaux ont placé la Crimée en "situation d'urgence" face aux pénuries de carburant et d'électricité engendrées par ces attaques. Depuis, la vente de carburant aux particuliers et aux entreprises dans les stations-service est suspendue. Des coupures d'électricité sont imposées. Sur les réseaux sociaux, des habitants déplorent des pénuries. Les autorités ont également annulé toutes les colonies de vacances prévues cet été sur le territoire, qui base son économie sur le tourisme.
Si depuis le lancement de l'offensive russe à grande échelle contre l'Ukraine, en février 2022, la Crimée est régulièrement visée par Kiev, c'est la première fois qu'elle est confrontée à une telle pénurie d'énergie. "Ce qui change désormais, c'est le volume. Avant, c'étaient plutôt des actions symboliques, maintenant, les Ukrainiens ont la capacité d'envoyer des drones massivement", nous explique Ulrich Bounat, spécialiste de l'Europe de l'Est et chercheur associé chez Euro Créative.
Cette intensification des frappes n'échappe pas à la population, inquiète. "Il n'y a jamais eu une chose pareille, ce n'est pas une saison ordinaire", affirme à l'AFP Alexandre, un Moscovite de 72 ans vivant actuellement à Féodossia, dans le sud-est de la Crimée. Svetlana - dont le prénom a été changé pour des raisons de sécurité - confie avoir "eu peur de ne plus jamais se réveiller" après "une guerre des étoiles" dans le ciel.
Ioulia, 23 ans, qui vit à Simféropol, la capitale de la Crimée, dénonce "une pression psychologique". "Toutes les nuits, il y a des drones, des sirènes, ce n'est plus possible de dormir", témoigne-t-elle.
Selon les mots du président ukrainien Volodymyr Zelensky, cette campagne d'étranglement "soigneusement calculée" vise à créer "les conditions" qui forceront "la Russie à choisir la paix". Autrement dit, à s'asseoir à la table des négociations qui sont au point mort.
"Il y a quelque temps, nous avons lancé l’opération en Crimée. Elle comprend des frappes en profondeur et des frappes à moyenne portée. Nous avons ralenti la militarisation de notre péninsule occupée par la Russie: bases militaires, dépôts, systèmes de défense aérienne, tous les sites d’où décollent les avions, d’où sont lancées les frappes de missiles contre nous, ainsi que la logistique", a affirmé Volodymyr Zelensky sur X ce mardi 7 juillet.
"Aujourd'hui, personne sur Terre ne peut dire que nous ne nous battons pas pour la Crimée ou que nous avons oublié la Crimée", a également assuré le président ukrainien le 26 juin dernier.
Outre la volonté affichée de pousser à la négociation, Kiev poursuit plusieurs objectifs. Premièrement, tarir la manne des hydrocarbures qui permet au Kremlin de financer son effort de guerre, tant en Crimée que sur l'ensemble du territoire russe visé. Deuxièmement, déstabiliser la logistique militaire, la Crimée servant de base arrière à la guerre russe.
En frappant les axes routiers reliant la Russie à la Crimée puis au sud de l'Ukraine occupé depuis 2022 par Moscou, Kiev essaye d'enrayer l’approvisionnement des forces russes; en carburant, en munitions, en matériel militaire. "Ces routes sont des bases arrières logistiques pour l'armée russe sur le front sud, notamment pour les oblasts de Zaporijia et Kherson", souligne Ulrich Bounat.
"Il y a une force énorme en Crimée qui, entre autres, renforce la ligne de front. (...) La Crimée, c'est une immense base militaire, dans laquelle la Russie investit massivement depuis 2014", assure Dmytro Pletenchuk, porte-parole de la marine ukrainienne au média public ukrainien Suspilne, selon une traduction de nos confrères de Franceinfo. "Nous avons été contraints de couper la Crimée de la logistique militaire", abonde-t-il.
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À ce stade, il ne semble pas que la déstabilisation du système défensif russe soit effective. Ces "frappes extrêmement fréquentes de l'armée ukrainienne peuvent avoir un effet à moyen terme si les Russes ne trouvent pas de parade" pour stopper les attaques massives de drones ukrainiens", nuance le spécialiste du conflit, Ulrich Bounat.
Mais dans tous les cas, "ça ne va pas renverser le cours de la guerre". Pour le moment, "ça augmente son coût en termes social et politique".
L'Ukraine cherche à déstabiliser socialement la Russie en frappant la Crimée et le territoire russe, dont Moscou. "L'Ukraine veut faire rentrer la guerre dans le quotidien des Russes. Cela brise cette espèce de bulle que Vladimir Poutine avait instaurée pour ne pas que les Russes aient la perception d'être en guerre et n'en subissent les conséquences tant économiques que sociales en voyant des bombardements sur les principales villes. C'est un vrai problème interne pour Vladimir Poutine", estime le chercheur.
Or, en frappant la Crimée, l'Ukraine déstabilise économiquement la péninsule axée sur le tourisme. "La saison estivale est d'ores et déjà, je pense, complètement morte en Crimée. Les réservations d'hôtels sont en chute libre. C'est plus compliqué d'accéder au territoire et personne ne veut aller dans un endroit où il n'y a pas d'essence, où il y a des rationnements d'eau et où il y a des bombardements", assure Ulrich Bounat.
Enfin, "il y a un aspect symbolique" à frapper la Crimée, abonde-t-il. Annexée en 2014 par la Russie, la péninsule constitue un important symbole politique pour le maître du Kremlin "C'est sans doute l'un des moments où Vladimir Poutine a été le plus haut dans les sondages", rappelle l'analyste géopolitique. "C'est en quelque sorte remettre en cause l'héritage de Vladimir Poutine". C'est également depuis la Crimée que des troupes russes se sont en partie élancées en février 2022 au début de l'attaque massive contre l'Ukraine.
"Zelensky fait tout pour montrer que les acquisitions territoriales russes sont fragiles", explique à l'AFP Tatiana Kastoueva-Jean, la directrice du Centre Russie/Eurasie à l'Institut français des relations internationales (Ifri). En revanche, "l'objectif des Ukrainiens n'est pas de reprendre la Crimée", commente Ulrich Bounat. "L'Ukraine n'a pas la capacité militaire de percer les lignes russes dans cette zone".
La Russie réplique aux frappes sur son territoire et sur la Crimée annexée en frappant de nouveau les infrastructures énergétiques ukrainiennes et en visant plus violemment les grandes villes. Moscou possède des moyens bien plus importants que les Ukrainiens en matière de missiles. Jeudi 2 juillet, Kiev a subi selon le maire de la capitale son "attaque la plus massive" depuis le début de l'invasion russe en 2022 avec 570 projectiles tirés. Au moins 31 personnes sont mortes et plus de 100 ont été blessées.
À la veille de l'ouverture du sommet de l'Otan à Ankara ce mardi 7 juillet où le conflit est un enjeu, la capitale ukrainienne a de nouveau été massivement ciblée. Des bombardements russes ont fait au moins 28 morts, dont 26 à Kiev et dans sa région, selon les autorités.
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Dans la nuit, l'armée ukrainienne a, à son tour, lancé plus de 430 drones vers Moscou. Des missiles ukrainiens ont aussi fait au moins un mort dans la région russe de Belgorod, frontalière de l'Ukraine, selon le gouverneur régional par intérim Alexandre Chouvaïev.
Pour Ulrich Bounat, "Vladimir Poutine est dans une sorte d'impasse". "On a l'impression qu'il attend des petites victoires de son armée en Ukraine, pouvant être transformée en triomphe, et des solutions de son industrie de défense pour contrer les attaques massives de drones ukrainiens". "En attendant, on dirait qu'il fait le dos rond", illustre le spécialiste du conflit.
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