Moira Millan dénonce l’usurpation et la privatisation de la terre de ses ancêtres. "Le train de l'oubli", très beau voyage dans une Patagonie moins connue. ...
Son nom est Llankaray. Elle est weychafe, guerrière en langue mapuche. Elle est issue d'une lignée de femmes qui ont beaucoup souffert. C'est elle qu'a choisie Moira Millan comme narratrice du Train de l'oubli. Cela aurait pu être Moira Millan elle-même. Car l'autrice argentine, née en 1970 à Chubut en Patagonie, s'est inspirée de la vie de ses ancêtres pour écrire ce magnifique récit au long cours, qui nous emmène dans le sud argentin vivre aux côtés des peuples autochtones qui ont connu la "Conquête du Désert" à la fin du XIXe siècle. Voici un ouvrage important, en cette année 2026 de tous les dangers, que publient les éditions Actes Sud dans leur collection "Voix de la Terre", qui entend explorer la diversité des relations entre humains et non-humains et ouvrir les portes d'un dialogue entre les mondes.
"Nous Mapuches, sommes liés à la nature, nous construisons notre identité à partir d'elle, elle renforce notre spiritualité", relève Llankaray, alors qu'elle détaille la vie de Fresia, son arrière-arrière-grand-mère, lawentuchefe (herboriste). Elle dépeint son quotidien, les relations qu'elle entretient avec les membres de son peuple – sous l'égide d'un longko (chef, cacique) cherchant le consensus, se soumettant à l'ordre naturel cosmique.
"À l'époque de mes arrière-arrière-grands-parents, le gouvernement argentin adopta à l'encontre de ses populations autochtones des politiques semblables à celles d'un État colonial." Tout ce que Llankaray raconte, elle le tient de sa grand-mère Pirenrayen, née au printemps de l'an 1900. Pirenrayen, fleur de neige en langue mapuche (le mapudungun, dont un glossaire enrichit l'ouvrage), car elle fut le premier bourgeon de ce printemps-là.
Route 403 de Eduardo Fernando VarelaSous couvert d'apporter la modernité et le progrès, l'extension du chemin de fer sur les territoires habités par les Mapuches va mettre la région à feu et à sang. Les Argentins font appel à une compagnie britannique pour la réaliser. "À cette époque, des milliers d'Irlandais abandonnaient leur terre natale en quête d'un avenir meilleur sur le continent américain." Liam O'Sullivan tente sa chance. Qui dit chemin de fer dit expropriations et déplacements forcés. Sur place, lors d'affrontements, Liam l'Irlandais est blessé et… pris en charge par Fresia la Mapuche. Il découvre une tout autre manière de vivre, mais cela ne lui fait pas peur, car il opère d'emblée un parallèle avec sa propre culture. "Chez lui, elle aurait été considérée comme une sorcière […] Les prêtresses gaéliques avaient été pourchassées et assassinées par l'Eglise coloniale, qui avait la mainmise sur l'Irlande à l'époque", raconte Llankaray.
Leçon de vieSa convalescence prenant du temps, Liam partage la vie des autochtones et s'il n'est pas, dans un premier temps, attiré par Pirenrayen, il finira par tomber sous son charme. Elles sont belles les pages qui racontent leur rapprochement. Tout comme sont troublantes celles qui décrivent le tiraillement intérieur qui habite cet homme, marié à Dublin. "Non, il ne pouvait pas les abandonner, mais il ne pouvait pas non plus quitter Christine."
"L'enfant des îles Féroé" d'Aurélien GautherieSi le style de Moira Millan est parfois un peu scolaire, ce que l'on retient surtout de cet ouvrage, c'est l'incroyable leçon de vie qu'il nous transmet. Installée en Patagonie depuis des millénaires, la communauté à laquelle Moira Millan appartient garde de précieux liens avec la nature. Ayant été dépossédée d'une partie de ses terres ("chaque jour des clôtures métalliques rétrécissaient un peu plus leur territoire"), elle continue de lutter pour préserver sa langue, ses traditions face à un modèle occidental qui pense être supérieur.
⇒ Le Train de l'oubli | Récit | Moira Millan, traduit de l'espagnol (Argentine) par Amanda Prat-Giral | Actes Sud, collection "Voix de la Terre", 471 pp., 25 €, numérique 19 €
EXTRAIT
"On dit que les plantes ne parlent plus comme avant, qu'aujourd'hui elles grandissent sans esprit. C'est aussi le cas de beaucoup d'êtres humains, qui ne trouvent jamais leur âme."
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