Connu pour sa gestuelle théâtrale et sa verve, le musicien de Trinidad Mighty Sparrow, de son vrai nom Slinger Francisco, avait imposé son propre style dans la tradition du calypso. Il est mort à 91 ans.
Connu pour sa gestuelle théâtrale et sa verve, le musicien de Trinidad Mighty Sparrow, de son vrai nom Slinger Francisco, avait imposé son propre style dans la tradition du calypso. Il est mort à 91 ans.
Par Anne Berthod
Publié le 29 septembre 2026 à 18h12
La première fois qu’on a annoncé sa mort, en 1959, il a dégainé Funeral Agency, chanson moquant le directeur de pompes funèbres qu’il imaginait déjà en train de se frotter les mains. La deuxième fois, dix ans plus tard, il a sorti dans la foulée le comique Sparrow Dead, campant un cancéreux boute-en-train. La troisième, en 1992, il a composé Man Will Live, morceau de soca goguenard pour rappeler qu’il en avait vu d’autres. Mighty Sparrow, monarque fanfaron de 91 ans couronné onze années de suite roi du calypso de Trinidad, phénix carnavalesque qui incarna l’âge d’or de la musique anglo-caribéenne dans les années 1950, ne clouera plus le bec à la rumeur. Dimanche soir, Sa Majesté le « Moineau » s’est envolée pour de bon, emportée par une « courte maladie », à New York, où il vivait dans la diaspora trinidadienne.
Drôle d’oiseau que ce Mighty Sparrow (« puissant moineau »), pseudonyme gonflé qu’il s’était choisi dans la tradition hâbleuse des carnavals caribéens. Le genre à lisser son plumage avant de monter s’égosiller sur scène, de préférence en costume trois pièces sur mesure, avec motifs tropicaux, paillettes et Borsalino. Pas le genre à gazouiller timidement, plutôt à ronronner comme un matou roublard, façon crooner de big band, ou à rugir comme un lion, à la manière d’un Fela caribéen, pour fustiger les puissants et railler les travers de ses contemporains.
Slinger Francisco, de son vrai nom, a forgé sa voix enfant dans la chorale de son école catholique, dans la banlieue de Port-of-Spain. Venu d’un village de pêcheurs de la Grenade, où il est né avant d’émigrer dans la colonie britannique avec ses parents, il a pourtant vite été rattrapé par l’omniprésent calypso local : une musique douce-amère de satire et de carnaval, capable d’exorciser au quotidien les peines des Trinidadiens, sur le rythme chaloupé du farniente mais au son vrombissant des steel drums — barils métalliques de pétrole vides transformés en fûts.
Bagues en or et cape de veloursIntégré dans un groupe de steel band composé de gamins du quartier, il a eu ses entrées au carnaval dès l’âge de 14 ans. Mais il a imposé son propre style dans les « tentes à calypso », scènes bâchées en marge des festivités officielles, où les chanteurs improvisaient des paroles bien plus subversives. Ses pairs, qui avaient pourtant de la verve à revendre quand il s’agissait d’étriller une personne dans la salle, chantaient en restant quasi immobiles. Slinger Francisco, lui, se distingua par ses trémoussements énergiques et sa gestuelle « jamesbrownienne », qui lui valut son surnom de volatile.
Il faut dire que Mighty Sparrow, ou Birdie, comme on l’a aussi appelé, n’a jamais fait les choses à moitié. Il en a même toujours fait des tonnes, comme il était d’usage dans le milieu de l’époque, friand de superlatifs royalement britanniques (Lord Kitchener, Lord Nelson, Duke…) et d’icônes mégalomanes. Jeté comme un pavé dans la mare caribéenne, son Jean and Dinah (1956), titre grinçant sur le sort des prostituées se retrouvant au chômage après la fermeture de la base américaine, lança sa carrière et l’anoblit dans le milieu calypsonien.
Par la suite, il déclina ses harangues burlesques et chavirantes sur le mode salace (le viril Big Bamboo), politique (Kennedy and Khrushchev) ou social. Sa verve caricaturale atteignit des sommets jouissifs sur le fameux Congo Man, hymne cannibaliste, racial et sexuel qu’il interprétait dans un florilège vocal de scats animaliers, ébrouements hilares et autres singeries tribales. En digne monarque, il se produisait avec bagouses en or et cape de velours. Mais il poussa sa théâtralité jusqu’à incarner les personnages de ses chansons d’un point de vue vestimentaire. Comme le cultissime Dan Is the Man (in the Vanity), qu’il interpréta déguisé en écolier, pour mieux tourner en dérision le système éducatif colonial.
Au total, il a composé cinq cents calypsos, produit soixante-dix albums et dominé le genre pendant une bonne trentaine d’années. Depuis, les projecteurs s’étaient aussi braqués sur la délicieuse Calypso Rose, la seule qui réussit à percer le plafond de verre ultra patriarcal du calypso, et qui est restée notre mascotte caribéenne en Europe. Comme elle, Mighty Sparrow s’était installé à New York avec sa famille. Mais à la fin de sa vie, son insolence s’était émoussée. Le trublion avait renoncé à ses tchips subversifs et ses textes salaces : il avait trouvé la foi.
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