Le Tour de France débute ce samedi à Barcelone. Albert Londres, Antoine Blondin, Eric Fottorino et d’autres plumes ont écrit sur ce sport intriqué comme aucun autre à la littérature. ...
Un an après son voyage au bagne de Cayenne, Albert Londres s'est penché sur la destinée d'autres forçats : le peloton du Tour de France 1924. Avec le même leitmotiv – "prêter une voix à ceux qui n'ont pas le droit de parler" – le père du journalisme moderne nous immerge dans l'enfer du tracé de l'époque comme l'illustre l'étape Les Sables-d'Olonne – Bayonne de 482 kilomètres. La plus longue jamais courue dans l'histoire du Tour. Le tout, sans équipe (pour certains), sur des vélos de 18 kilos, sans dérailleurs, car interdits par Henri Desgrange. Comme le dénonce Londres, en même temps que le manque d'argent des coureurs, le mépris des commissaires, les règlements absurdes ou le dopage, le créateur du Tour a tout fait pour durcir l'épreuve. De ce récit qui se lit comme un roman, on ressort aussi nostalgique, en tant que journaliste, pour une époque "dorée", où les athlètes n'étaient pas bridés par les attachés de presse ou la peur du bad-buzz. J.Besn.
⇒ "Les Forçats de la route" | Récit | Albert Londres | Payot, 96 pp., 6 €
De Lille à Paris, en passant par Mûr-de-Bretagne, Hautacam ou le Ventoux, le jeune Jean-Baptiste Farge a réalisé le rêve de nombreux passionnés de cyclisme : suivre le Tour de France 2025. Durant ces trois semaines à barouder en solo, l'auteur publié chez Grasset parle cyclisme, évidemment, et notamment de l'ultra-domination de Pogacar et Vingegaard, ou encore les coups bas et les insultes dans le peloton. En prenant soin de bien vulgariser le jargon pour les néophytes. Il nous emmène surtout à bord d'une voiture-poireau de la caravane, sillonner les couloirs d'hôtels à la recherche d'un scoop ou les coulisses du village-départ. Au menu : discours en boucle d'élus locaux allègres, numéros circassiens et speakers à la voix éraillée. Un road-trip magnifique dans les effluves de chipos et de houblon en suivant cet "État mobile" un peu délirant, mais qui fascine toujours autant. J.Besn.
⇒ "Le Monde du Tour" | Récit |Jean-Baptiste Farge | Grasset, 216 pp., 20 €
Dans le grand grimoire du cyclisme belge, tant de légendes occultes, de héros oubliés et de figures tragiques à écrire encore et encore. François Brabant et Quentin Jardon, fondateurs du magazine Wilfried et de son regretté petit frère sportif Eddy, en prennent leur part avec cette passionnante anthologie de rencontres, portraits et reportages. On y remonte au temps où le peloton était dominé par des moustachus qui sortaient des usines de Wallonie, tel ce garçon de Florennes vainqueur du Tour 1921, une force de la nature nommée Léon Scieur. On s'y attable avec Johan Bruyneel et Johan Museeuw, plateau de fruits de mer et gloire déchue par le dopage au menu. On se plonge dans une passion intime comme dans la gadoue des cyclo-cross. Un voyage dans le siècle qui nous ramène à la promiscuité originelle entre cyclisme et littérature : l'un et l'autre sont une manière cousine de lire une ligne, une courbe, un territoire. De raconter un pays, ses pavés et ses combes, son peuple de tendres et de raboteux. A.Mar.
⇒"Le siècle des coureurs – Histoires intimes du cyclisme belge" | Récits et entretiens | François Brabant et Quentin Jardon | Weyrich, 264 pp., 20,50 €
Ce génial petit roman, qui se lit comme un polar, entre dans la tête d'un coureur échappé sur une étape du Tour. Son raid solitaire suit le "code Wegmüller", sorte de bushido du baroudeur inspiré par les fugues insensées du Suisse Thomas Wegmüller, passé à un rouleau de guidoline de la victoire sur Paris-Roubaix 1988 et le Tour des Flandres 1992, après 200 km passés à l'avant. Maître du roman noir, tendance libertaire, Jean-Bernard Pouy découpe son récit en 54 + 13 (comme le braquet) brefs chapitres, tendus comme des mollets sculptés par l'ascèse des kilomètres. Et si c'était la bonne ? La phrase suit le pouls du fuyard et les plis du terrain, les éclairs qui traversent son errance mentale vidée par l'effort, la douleur des relances, la prime au km 83, attention à la fringale et pense au sponsor pour la télé. La grande évasion, dont l'issue ne mène pas forcément où l'on pense. A.Mar.
⇒"54 x 13" | Roman | Jean-Bernard Pouy | L'Atalante, 192 pp., 13,50 €, numérique 6 €
En 2024, Tadej Pogacar enchaînait un doublé Giro-Tour réussi douze fois dans l'histoire par huit coureurs différents. Le premier, c'était Fausto Coppi en 1949. C'est sur cette année et cette légende du cyclisme italien que se concentre le roman graphique de Davide Pascutti, à l'époque de sa grande rivalité avec Gino Bartali. À eux deux, ils symbolisent la fracture qui divise l'Italie d'après-guerre : Bartali le "vieux lion catholique, le sanguin et le provocateur" d'un côté ; de l'autre, Coppi le moderne, laïque et taiseux. Son noir et blanc est à l'opposé du manichéisme. Il en dresse un portrait émouvant, une vision personnelle de l'homme derrière le mythe, tout en nuances intimes et touches oniriques qui laissent apparaître la solitude et la mélancolie du Campionissimo au plus près des cimes. A.Mar.
⇒"Fausto Coppi" | Roman graphique | Davide Pascutti, traduit de l'italien par Samuel Delerue | Cambourakis, 112 pp., 16 €
Eric Fottorino, 65 ans, ancien directeur du Monde, cofondateur – notamment – de l'hebdomadaire Le 1, a un rêve. Comme tous les passionnés de cyclisme (ou presque), il s'imagine pédalant au sein du peloton des professionnels. Plus facile à écrire qu'à réaliser : "Être écrivain, c'est sans doute combler les trous de sa propre vie avec l'étoffe rapiécée des destins qui nous dépassent." Qu'à cela ne tienne, à passé quarante piges, Fottorino est bien décidé à nous embarquer dans son aventure un peu folle : celle de participer au Grand Prix du Midi Libre. Entre les autorisations, la préparation exigeante et le dopage, Fottorino partage ses réflexions, ses doutes… au gré des chemins sinueux ou escarpés, parfois pluvieux. Le cyclisme, comme la lecture, c'est le temps long de l'introspection où le chemin est souvent plus important que la destination. Ch.Bl.
⇒ "Je pars demain" | Autobiographie | Eric Fottorino | Gallimard-Folio, 303 pp., 9 €
Attention ovni ! Philippe Bordas, photographe et écrivain, nous dresse une galerie de portraits héroïques d'un cyclisme qui ne carburait pas encore à l'EPO. Les frères Pélissier, Anquetil, Bernard Hinault… mais aussi une bonne rasade de Flamands qui fleurent bon le graillon d'une baraque à frites de kermesse : Roger De Vlaeminck, Freddy Maertens, Rik Van Steenbergen. Et Eddy Merckx, me direz-vous ? Bordas le compare aux bourgeois qui amassent, thésaurisent de janvier à décembre. Si le "Cannibale" en prend pour son grade, que dire de ce journaleux, cet "huissier gris" dont l'identité est tue mais n'échappera pas à la sagacité des "suiveurs" : "Tous craignent ce gros bourgeois habillé en faux historien." Un livre inclassable à l'écriture dopée, souvent jouissif, un poil ampoulé pour le mal luné, savoureux à en être parfois indigeste. Parfait pour les amoureux de cyclisme et de littérature. Ch.Bl.
⇒ "Forcenés" | Essai | Philippe Bordas | Fayard, 299 pp., 24,70 €
Un roman policier dont l'intrigue se déroule pendant le Tour de France, pourquoi pas ? C'est le journaliste et écrivain mexicain Jorge Zepeda Patterson qui s'y colle au travers de Marc Moreau, un équipier de luxe franco-colombien (!). La course est émaillée d'incidents voire d'accidents douteux. À qui profite le crime ? Marc Moreau, que l'on soupçonne d'être irréprochable, collabore avec les autorités pour découvrir qui se cache derrière cette machination destinée à faire gagner un champion. Mais lequel ? D'équipier docile, Marc se muera-t-il en possible vainqueur, après tout ? Ce polar au cœur du peloton ne s'adresse pas seulement aux aficionados. Le ou la profane pourra appréhender les enjeux, les tactiques,… de la Petite reine tout en légèreté. L'initié, lui, n'apprendra donc pas grand-chose de cette intrigue capillotractée, certes mais plaisante jusqu'à sa chute. Une bonne lecture pour la plage. Ch.Bl.
⇒ "Mort contre la montre" | Roman | Jorge Zepeda Patterson | Babel Noir | 429 pp. 9,70 euros
Amédée Fario n'est peut-être pas la truite la plus oxygénée de la rivière, mais il est courageux. En juillet 1907, il est de ces soldats qui charrient à dos d'hommes le matériel destiné à l'Observatoire du pic du Midi. En haut, Fario se lie d'amitié à un scientifique féru comme lui du balbutiant Tour de France. C'est dit : une fois qu'il aura assez d'économies, il s'achètera un Alcyon flambant neuf et s'inscrira sur la Grande Boucle. Mais la vie de ce paysan n'est pas un long fleuve tranquille et ce n'est que sur le tard qu'il accomplira son rêve. Il touche à la gloire naissante quand survient la Grande Guerre… Né en 1949, Christian Lacroix (Lax), enseignant et créateur de bandes dessinées a reçu le Grand Prix RTL pour ce "one shot" qui, par ses silences, illustre bien le dur labeur des gens dans la campagne du début du XXe siècle. Pour eux, le Tour de France serait presque une promenade de santé. Presque. Ch.Bl.
⇒ "L'aigle sans orteils" | Bande dessinée | Lax | Aire Libre – Dupuis | 78 pp., 21,95 euros
L'auteur d'Un singe en hiver aimait la fuite et l'itinérance. Quoi de mieux que le Tour de France ? Pour le quotidien L'Equipe, Antoine Blondin a suivi 27 éditions de 1954 à 1982. Ce recueil propose une anthologie de l'épreuve à travers ses 524 chroniques. Si tout n'est pas toujours aisé à suivre, écart d'époque oblige, la lecture vaut le détour. Pour le portrait sociologique de l'Hexagone esquissé sur quasi trente ans. Pour le style impressionnant, surtout, de son auteur. Grâce à son inventivité, la richesse de son vocabulaire, son sens de l'image aigu (les mineurs de Roubaix "jaillis du sol"), sa sensibilité pour dépeindre l'héroïsme des coureurs, ses jeux de mots savoureux qui ferait se gausser Desproges ("Le régional de l'épate") ou encore ses transitions malignes bourrée d'humour. Et dire que ce procrastineur recrachait ses impressions d'un jet sans aucune rature, parfois saoul. "Cette victoire, c'est la revanche de la pomme d'Api sur Guillaume Tell. L'archer, cette fois, a tiré à côté." Pouah, quelle plume… J.Besn.
⇒ "Tours de France" | Recueil de chroniques | Antoine Blondin, La Table ronde, 944 pp., 34,50 €
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