Il faut remonter à 2010 pour comprendre cette la décision qui a peut-être changé le football pour toujours : faire jouer Balogun malgré son exclusion. ...
Une opinion d'Emmanuel Foulon, ancien arbitre de football, chroniqueur sportif, consultant arbitrage pour les médias et porte-parole du groupe Sport du Parlement européen
Il est des moments où un simple match de football cesse d'être un simple match. Où une décision arbitrale dépasse le terrain. Où le sport devient le miroir de rapports de force qui le dépassent. L'affaire Balogun est de celles-là.
Pour la première fois de l'histoire de la Coupe du monde, un joueur expulsé lors d'un match a finalement été autorisé à disputer le suivant. Un précédent inédit. Une rupture historique. Et une question qui, depuis plusieurs jours, traverse toutes les conversations, des cafés bruxellois aux plateaux de télévision, des réseaux sociaux aux vestiaires du monde entier.
Pourquoi ? Pourquoi Gianni Infantino a-t-il accepté ce que tous ses prédécesseurs avaient toujours refusé ? La réponse ne se trouve peut-être pas dans ce seul coup de téléphone revendiqué publiquement par Donald Trump, qui a reconnu avoir appelé le président de la Fifa pour lui demander de faire disparaître cette suspension. Elle se trouve probablement bien plus loin dans le temps.
Pour la comprendre, il faut remonter à 2010. Cette année-là, les États-Unis sont persuadés d'obtenir l'organisation de la Coupe du monde 2018. Ils investissent massivement dans leur candidature. Ils pensent avoir toutes les cartes en main. Pourtant, contre toute attente, c'est la Russie qui l'emporte. Puis, quelques minutes plus tard, le Qatar décroche l'édition 2022. Deux défaites successives. Deux gifles diplomatiques.
Très vite, ces deux attributions sont entourées de soupçons de corruption d'une ampleur inédite. Les enquêtes journalistiques se multiplient. Les témoignages s'accumulent. Les accusations de pots-de-vin, de marchandages et d'influences occultes finissent par éclabousser durablement la Fifa. Les Américains, eux, n'ont jamais digéré ces décisions. Cinq ans plus tard, en 2015, le FBI frappe un grand coup. Au petit matin, des agents américains investissent un hôtel de Zurich où séjournent plusieurs dirigeants de la Fifa. Arrestations spectaculaires, perquisitions, auditions, inculpations… Le monde découvre qu'une organisation privée basée en Suisse peut être ébranlée jusque dans ses fondations par la justice américaine. Les soupçons de corruption deviennent des condamnations. L'empire vacille. Sepp Blatter tombe. Et Gianni Infantino lui succède. C'est ici que commence une autre histoire.
"Mon successeur, je ne sais pas si ce sera Trump ou Infantino" : l'ancien président de la FIFA dénonce une ingérence politique dans le footballPlusieurs observateurs ont depuis évoqué l'existence d'un nouveau rapport de force entre Washington et la Fifa. Certains sont allés jusqu'à parler d'un véritable marché implicite : la survie de l'institution contre une coopération renforcée avec les intérêts américains. Cette grille de lecture permet de regarder autrement ce qui s'est passé depuis. Car les décisions se sont succédé. En 2017, la Coupe du monde passe brutalement de 32 à 48 équipes. En 2018, l'organisation du Mondial 2026 est attribuée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, au prix d'une compétition éclatée sur un continent entier, faisant voler en éclats toute cohérence environnementale.
guillementL'image du mondial 2026 ne sera pas celle du gagnant soulevant la coupe mais celle de l'équipe belge singeant la Trump-dance lors du 4e but de Romelu Lukaku : du jamais vu.
Quelques années plus tard, Gianni Infantino surprend jusqu'aux plus fidèles observateurs en proposant Donald Trump pour le prix de la paix, une déclaration qui laisse le monde du football aussi stupéfait que perplexe. Puis viennent les concessions plus discrètes. Les fameuses pauses fraîcheur, longtemps souhaitées par les diffuseurs américains, finissent par devenir la norme. À l'approche de cette Coupe du monde, plusieurs arbitres, officiels et membres de délégations rencontrent des difficultés d'entrée sur le territoire américain. L'arbitre somalien, pourtant désigné par la Fifa, est refoulé. D'autres membres de staff connaissent le même sort. La Fifa proteste à peine. Elle se tait. Et puis arrive Balogun. Un carton rouge. Une suspension automatique. La règle la plus élémentaire du football. Puis un coup de téléphone. Donald Trump reconnaît lui-même avoir appelé Gianni Infantino pour demander que cette suspension disparaisse. Quelques heures plus tard, l'impensable devient réalité. Pour la première fois en plus d'un siècle de Coupe du monde, un joueur expulsé participe au match suivant.
Coupe du monde: où sont les prises de position des arbitres pour soutenir Omar Artan ? "Ce silence me choque"Pour ma part, j'ai beaucoup de mal à croire qu'il ne s'agisse que d'une coïncidence. Et je comprends que des millions d'amoureux du football dans le monde se posent exactement les mêmes questions. Car la réaction qui a suivi dépasse tout ce que nous avons connu. Pour la première fois depuis très longtemps, la planète entière semblait derrière la Belgique. Des anciennes gloires du football aux joueurs encore en activité, des journalistes aux simples supporters, les critiques ont afflué de tous les continents. Il ne s'agissait plus seulement d'encourager une équipe. Il s'agissait de défendre une idée du sport. Pendant nonante minutes, la Belgique est devenue le symbole de tous ceux qui refusent qu'une intervention politique puisse modifier les règles d'une compétition mondiale. Une petite nation est soudain devenue le porte-drapeau d'un combat beaucoup plus grand qu'elle. Celui de l'égalité devant les règles. Celui de l'indépendance des institutions sportives. Celui du refus des passe-droits.
Jamais une équipe n'avait pu compter sur le soutien de milliards de supportersL'image du mondial 2026 ne sera pas celle du gagnant soulevant la coupe mais celle de l'équipe belge singeant la Trump-dance lors du 4e but de Romelu Lukaku : du jamais vu. Lorsque la Belgique s'est finalement imposée, ce n'est pas seulement une qualification qui a été célébrée. C'était un immense soupir de soulagement. Comme si le football venait, malgré tout, de sauver son honneur.
Mais le mal était déjà fait. Car une règle qui peut être changée pour un joueur peut être changée pour un autre. Et une fois cette boîte de Pandore ouverte, plus rien n'est vraiment comme avant. Les supporters se remettent à douter. Les fédérations aussi. Les choix des arbitres seront-ils toujours perçus comme neutres ? Les tirages au sort continueront-ils d'être considérés comme totalement impartiaux ? Les procédures d'attribution des compétitions échapperont-elles désormais à toute suspicion ?
Des décisions arbitrales anciennes, longtemps acceptées comme de simples erreurs humaines, sont aujourd'hui relues sous un jour nouveau. Ici un penalty oublié. Là une expulsion sévère. Ailleurs une désignation d'arbitres qui interroge. Ce qui relevait hier de la polémique sportive devient aujourd'hui matière à suspicion. Et c'est probablement le plus grand drame. Parce que le football ne vit pas uniquement de buts. Il vit de confiance. La confiance que les règles sont les mêmes pour tous. La confiance que les arbitres sont indépendants. La confiance que les institutions protègent le jeu au lieu de protéger les puissants.
Affaire Balogun: l'Union belge maintient la pression sur la FIFA avant le quart de finale contre l'EspagnePendant des décennies, certains supporters ont scandé "Fifa Mafia". La plupart du temps, cette formule relevait davantage de la colère que de la démonstration. Aujourd'hui, la Fifa vient malheureusement de donner des arguments à ceux qui n'attendaient qu'une chose : pouvoir dire qu'ils avaient raison. Une institution met des décennies à construire sa crédibilité. Quelques décisions suffisent à la faire s'effondrer.
Le football survivra. La Coupe du monde survivra. Mais la confiance, elle, est infiniment plus difficile à reconstruire qu'à détruire. Et c'est peut-être cela, la véritable défaite de Gianni Infantino. Ce n'est pas d'avoir cédé à une pression, quelle qu'elle ait été. C'est d'avoir installé dans l'esprit de milliards de passionnés une idée qui paraissait jusque-là inconcevable : que les règles du plus grand sport du monde ne sont peut-être plus les mêmes pour tous. Le football méritait mieux. Les supporters aussi.
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