“Odyssée de l’oubli”, l’exposition monographique d’Anne et Patrick Poirier au Musée d'arts de Nantes restaure la mémoire et transcende les lieux.
“Odyssée de l’oubli”, l’exposition monographique d’Anne et Patrick Poirier au Musée d’arts de Nantes restaure la mémoire et transcende les lieux.
Avant de s’aventurer dans Odyssée de l’Oubli, l’exposition d’Anne et Patrick Poirier au musée d’arts de Nantes, on se recueille un instant devant un immense Janus bifrons. Ce dieu romain des portes et des passages, est à l’effigie de ce duo d’artistes qui œuvre comme un seul être depuis presque 60 ans.
Depuis leur rencontre au Louvre devant Les Bergers d’Arcadie de Poussin alors qu’ils étaient encore étudiant·es aux Arts déco, et juste avant d’entamer leur voyage décisif pour Rome, à la Villa Médicis pour quatre ans. Le temps de se forger leur identité artistique bicéphale : Anne s’autoproclame architecte, alors que Patrick se désigne archéologue, et le couple se faufile dans les sites antiques en ruines, pour y effectuer toutes sortes de prélèvements et imaginer des œuvres qui sous forme de maquettes, d’herbiers et autres photographies, retiennent la mémoire des civilisations passées, sans oublier d’y injecter une grande dose de poésie et de fiction. Une exploration qu’ils poursuivent en 2CV Citroën à travers le monde. Chez les Grecs, le champ de la mémoire étant un lieu que l’on visite, Anne et Patrick Poirier réalisent des maquettes qui suivent les circonvolutions du cerveau.
À Nantes, Odyssée de l’Oubli nous laisse parcourir les cellules de leur propre mémoire touchée par des drames personnels sans cesse transcendés et sublimés dans leur travail. Ces deux enfants de la guerre, né·es en 1942 à Marseille pour Anne, à Nantes pour Patrick, nous invitent à explorer les deux hémisphères d’un même cerveau à travers un hommage à deux êtres chers trop tôt disparus : d’une part Alain-Guillaume, leur fils unique tragiquement disparu en 2002, à l’âge de 33 ans, terrassé par une maladie foudroyante. Et d’autre part le père de Patrick, brutalement fauché à la vie dans l’un des bombardements subis par Nantes en 1943, alors que l’artiste n’est encore qu’un nourrisson. Alors qu’il devient pupille de la nation, c’est dans l’enceinte du musée nantais momentanément transformé en chapelle ardente que la famille viendra reconnaître le corps du défunt.
Voyage spatio-temporelSous la verrière, dans le patio du musée, la Cité des ombres évoque une ville lactée réalisée en biscuit de porcelaine et nappée de plumes angéliques. Cette paradisiaque vision aux contours de cerveau s’inspire d’un rêve qu’Anne fit, quelques années plus tôt : elle se promenait dans ce paysage immaculé, lorsque son fils lui désigne, au loin, un petit complexe architectural en forme d’ellipse. Au réveil, elle comprend qu’il s’agit d’une nécropole. Deux gongs, d’autres lambeaux de rêves sous forme d’aquarelles, différentes maquettes évoquant des cités en ruines viennent compléter ce premier voyage spatio-temporel.
Le second, dans l’obscurité de la chapelle de l’Oratoire du musée présente le mythique incendie antique de la grande Bibliothèque d’Alexandrie : une installation charbon dont certaines mémoires fragmentaires s’inscrivent en lettres d’or. L’œuvre côtoie Danger Zone : une ville enfermée dans une gangue de verre et dont l’inscription au néon – “un monde qui se fait sauter lui-même ne permet plus qu’on lui fasse le portrait” -, prend des accents prophétiques lorsque l’on sait qu’elle a été achevée quelques jours avant le drame du 11-Septembre. La bande-son n’est autre que l’un des nombreux morceaux que composait leur fils.
La vie et la mort, le blanc et le noir, le Yin et le yang, le jour et la nuit, la fiction et la réalité… sont autant de dualités qui se croisent et se repoussent sans cesse comme deux aimants d’un même pôle, dans une œuvre, fragile, précieuse et minutieuse, qui ne cherche qu’à préserver et à fixer durablement dans la rétine comme dans les cerveaux ce qui est définitivement voué à disparaître.
Odyssée de l’Oubli au musée d’arts de Nantes, jusqu’au 30 août 2026,
Et aussi un ouvrage : 1 + 1 = 1 Écrits d’Anne et Patrick Poirier, Beaux-Arts éditions, 25€
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