Trop longtemps aveugle à l’ampleur du narcobanditisme en France, l’Etat doit désormais faire face à une pieuvre bien implantée qui le concurrence dans certains quartiers où les populations sont abandonnées. Pour lutter contre des organisations mafieuses telles que la DZ Mafia, la réponse ne pourra pas être que sécuritaire.
Pour aller plus loin
En janvier 2025, son visage grave s’affichait en couverture du « Nouvel Obs », avec cet avertissement : « La France est déjà corrompue ». L’écrivain italien Roberto Saviano alertait contre l’emprise du narcotrafic avec un message à son image : lucide, sans concessions. L’auteur du best-seller « Gomorra », toujours menacé de mort par la mafia italienne, fustigeait l’aveuglement des Français, qui ont longtemps considéré le trafic de drogues comme un simple problème d’ordre public, cantonné aux banlieues. C’était méconnaître la réalité d’un marché qui pèse aujourd’hui 7 milliards d’euros par an et structure désormais des pans entiers du pays : pas une ville française sans point de deal, pas un consommateur qui ne puisse se fournir en quelques heures, partout sur le territoire. Cette omniprésence s’accompagne d’une violence endémique, qui frappe désormais tous ceux qui entravent la route des trafiquants. Jusqu’à l’irréparable, comme l’assassinat en pleine rue, à Marseille, en novembre dernier, de Mehdi Kessaci : les narcos cherchaient en réalité à éliminer son frère, Amine, militant courageux contre le trafic de drogues.
Derrière ce crime odieux se dessine l’ombre de la DZ Mafia, devenue en quelques années l’organisation criminelle la plus puissante de France. « Le Nouvel Obs » s’est plongé dans les arcanes de ce cartel marseillais pour raconter ses origines, son expansion et sa capacité de projection bien au-delà de son territoire d’origine. Les magistrats et policiers qui le combattent ne décrivent plus une simple bande de trafiquants, mais une organisation de conquête, prospérant sur l’appât du gain, la terreur et le mépris absolu de la vie humaine. « Il y a eu une vraie cécité politique sur la montée du narcobanditisme de cité, résume une magistrate marseillaise, qui témoigne dans notre enquête. Nous avons sous-estimé leur volonté d’imposer un contre-modèle de société fondé sur l’argent roi, la loi du plus fort, l’exploitation des plus faibles et le nihilisme. »
Face à cette pieuvre en constante expansion, les réponses d’hier ne suffisent plus. Remplir les prisons de petites mains du trafic pendant que les donneurs d’ordre continuent de gérer leur business depuis leur cellule ou leur villa de Dubaï est une stratégie vouée à l’échec. L’Etat a fini par en prendre conscience en adoptant, en juin 2025, une loi d’envergure sur le narcotrafic avec la création d’un parquet national anticriminalité organisée. Pour la première fois en France, les pouvoirs publics se dotent d’un véritable arsenal antimafia, inspiré des méthodes de la justice italienne face à Cosa Nostra. Il s’agit de se donner les moyens de frapper les trafiquants au portefeuille, en traquant le blanchiment et en asphyxiant les réseaux logistiques. L’Etat cherche aussi à répondre à l’internationalisation du narcotrafic en accentuant la pression diplomatique sur les pays tiers qui, à l’instar de l’Algérie, ferment les yeux sur les exilés du grand banditisme.
Bien sûr, il faut saluer cet effort conséquent, en espérant qu’il permette de déstabiliser les groupes criminels et les empêche de prospérer davantage. Mais il faut aussi se rendre à l’évidence : ces solutions sécuritaires ne seront jamais suffisantes. Car le danger ne réside pas seulement dans l’ampleur du trafic de stupéfiants : il tient aussi à la capacité des mafias à s’imposer comme un pouvoir concurrent de la République. De ce point de vue, le narcotrafic est le symptôme tragique d’un mal bien français, la relégation sociale de centaines de quartiers de nos banlieues. La misère, l’absence de perspectives et les inégalités criantes qui y règnent n’expliquent pas tout et n’excusent rien. Mais elles sont, de toute évidence, à la racine de la dérive de milliers de jeunes qui n’ont guère le luxe d’autres choix de vie.
Négliger cette réalité, comme le font la plupart des politiques quand ils parlent de narcotrafic, ne fait que renforcer le déni face à la force d’attraction des mafias. Il faut au contraire regarder les choses en face : la République doit désormais lutter pied à pied – par la police et la justice, mais aussi par l’école, l’emploi, les services publics – pour reconquérir sa légitimité sur l’ensemble du territoire. Pour ne pas risquer d’être définitivement débordée.
Par Cécile Prieur