Le ministre fédéral du Climat (Les Engagés) souhaite inscrire les églises dans la liste des lieux de fraîcheur ouverts au public pour en faire des refuges par temps de canicule. Les évêques sont prêts à en discuter, mais la question des activités demeure sensible. ...
Pauvre Saint Pancrace. Non seulement il fait partie de la bande des Saints de Glaces et de leurs nuits de gel du mois de mai – hantise des jardiniers – mais il n'est pas toujours vénéré comme il se devrait. À Saint-Pancrasse en effet, petit village français accroché aux contreforts de la Chartreuse, la porte de l'église était presque toujours fermée. Les paroissiens jouaient la prudence, redoutant le vol de la précieuse statue du saint local. Ils ne purent cependant convaincre leur curé, si bien que celui-ci se fendit d'un petit mot, agrafé sur la porte en bois, un jour de novembre 2020. Saint Pancrace, y écrit-il, fut un jeune martyr de 14 ans, tué en 304 sous l'empereur Dioclétien. "Il a préféré mourir que de renoncer à sa foi. Je ne suis pas sûr qu'il soit heureux que sa statue justifie que l'on ferme l'église et devienne un obstacle à une rencontre avec Dieu."
Aujourd'hui, en Belgique, la plupart des diocèses acquiescent à de tels arguments. La fermeture des églises est de moins en moins défendue par principe. Si un édifice est fermé, c'est souvent par manque de bénévoles pour l'ouvrir. Et l'argument du vol et des dégradations n'est plus autant retenu qu'auparavant pour justifier un tour de clé. Le constat des diocèses est en effet que les voleurs ont beaucoup moins de temps pour commettre leur cambriolage dans une église ouverte au quotidien. Ils agissent vite et s'emparent de plus petites pièces. Dans une église fermée, ils bénéficient de temps et le vol est souvent constaté quelques jours plus tard.
Face à la canicule, les églises pourraient être intégrées dans les lieux de fraîcheurLe contraire d'un temple antiqueLa vraie question est plutôt celle des activités qui peuvent être organisées dans une église : expositions, concerts, salle de repos, blocus, repas… D'autant que l'histoire chrétienne n'offre pas de réponse toute faite en la matière.
Comme le rappelle souvent Benoit de Sagazan, directeur en France de l'Institut Pèlerin du Patrimoine, la spécificité d'une église catholique est qu'elle est le contraire d'un temple égyptien ou antique dans lequel le "saint des saints" qui abrite la divinité n'est accessible qu'au clergé. Le monde catholique, pour construire ses églises, s'est plutôt appuyé sur les plans des basiliques antiques, des bâtiments civils où l'on commerçait et rendait la justice. C'est leur originalité, et il en découle toute une théologie. Ici, Dieu n'est pas à part, il est au cœur de la vie et de l'assemblée. En ce sens, les églises ont assumé trois fonctions dans leur histoire : celle de rassembler les fidèles, d'héberger le culte, mais aussi de servir le bien commun, c'est-à-dire d'abriter les plus pauvres. Jusqu'à l'ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539 sous François Ier, un droit d'asile permettait par exemple de trouver protection dans une église.
Ces dispositions ne sont plus en vigueur, mais elles restent en mémoire, écrit Vincent Borie dans son ouvrage Comprendre l'architecture sacrée (Arléa, 2024). En témoigne l'engagement des paroisses pour l'accueil des réfugiés. L'église du Béguinage à Bruxelles en est un exemple, alors que la Communauté Sant'Egidio organise des repas de Noël pour les plus démunis dans la nef de leurs églises. En ce sens, ouvrir les portes des églises pour permettre aux Belges d'échapper aux chaleurs caniculaires s'inscrit dans cette hospitalité historique des églises.
France : après 18 jours d'une mobilisation "inédite", le feu du Gros Bessillon, dans le Var, finalement fixéL'espace sacréMais la question des activités n'est pas résolue. Et c'est sur ce point que s'attellera une partie des discussions avec le ministre Crucke. Car si un édifice catholique est construit sur le plan d'une basilique, son chœur n'en demeure pas moins un espace sacré, aux yeux des croyants. Dès lors, affirme le droit canon (interne à l'Église), "ne sera admis dans un lieu sacré que ce qui sert ou favorise le culte, la piété ou la religion, et y sera défendu tout ce qui ne convient pas à la sainteté du lieu". Les autres usages peuvent être admis mais au cas par cas et décidés par l'autorité locale.
En Belgique, le discernement sera d'autant plus compliqué que 95 % des lieux de culte appartiennent au domaine public, et sont subsidiés par lui, rappelait le prêtre Eric de Beukelaer en janvier dans La Libre. "Ceci invite à ouvrir ces lieux à tous et à les animer, quitte à parfois y accueillir des activités 'hors culte'" après réflexions, et pour autant qu'elles ne provoquent pas de scandale. Une activité aux fins purement commerciales ne serait pas adéquate, soulignait-il à titre d'exemple. Bref, derrière la proposition du ministre, se cache tout le débat sur la manière dont une société envisage ses lieux de culte.
Les églises vont-elles désormais être ouvertes comme refuges pendant la canicule ? Des points de discussions subsistentPour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.