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« J’ai eu l’impression que Thélyson Orélien avait commis un pire crime que Trump avec ICE », par Dany Laferrière

Дата публикации: 09-10-2026 15:00:10

Pour l’écrivain Dany Laferrière, né à Port-au-Prince et membre de l’Académie française, Thélyson Orélien s’est « peut-être trompé » en utilisant l’IA, mais pas sur les terribles réalités que doivent affronter les migrants.

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Pour aller plus loin

Le cœur, l’esprit et les tripes

Parmi les nombreuses variations possibles, il y a trois sortes d’écrivains qui retiennent mon attention : ceux qui affirment qu’ils écrivent avec leurs tripes, ceux qui privilégient leur cœur, et les derniers qui élisent leur esprit. Disons-le tout de suite, on ne commande pas si facilement les organes humains. En un mot : le romancier aura à se servir de son esprit, de son cœur et de ses tripes. Séparément ou tous ensemble, c’est selon le projet. Quand on débute, il arrive qu’on croit écrire avec ses tripes alors qu’on le fait plutôt avec des réminiscences. On y met du cœur là où il fallait de la distance. J’ai tout de même appris dernièrement par l’éditeur Rodney Saint-Eloi que Thélyson Orélien était un lecteur vorace. C’est déjà un indice que ce n’est pas IA qui a laissé ces traces de lecture, invisibles à l’œil nu, éparpillées le long du voyage de Jonas Dorléon. J’ose espérer que le goût des citations implicites ou explicites ne brouille pas le cerveau parfois ennuagé de IA.

Ce sujet est si miné qu’on doit regarder, à chaque pas, où on met les pieds. Ces regards aiguisés, qu’on sent sur sa nuque, donnent à peine une idée de ce que vit, aujourd’hui, un si jeune homme à son baptême de feu. A mon avis, rien ne justifie un tel hallali, surtout qu’au même moment l’Ogre dort du sommeil des justes.

J’ai l’impression que notre époque, emportée par ses passions, ignore l’idée même de proportion. Ainsi que la question de priorité qui devrait nous mener sur la route où ces drames sont relatés dans le livre de manière indiscutable cette fois. Ces horreurs sont rapportées par un auteur, Thélyson Orélien, qui a sûrement, comme beaucoup d’Haïtiens, un parent, des voisins, quelques connaissances parmi ces centaines de milliers de gens qui continuent de traverser, l’œil rivé sur un horizon qui recule sans cesse, une grande partie d’un continent hérissé de dangers. Comment s’y est-on pris pour que le livre qui dénonce une telle tragédie devienne le cœur d’un scandale qui s’étire sur 12 000 kilomètres, et cela sur la foi d’une machine. Cela donne une idée du niveau de notre indifférence – une indifférence qui ne touche pas la majorité des lecteurs. L’auteur ayant disparu, le débat se fait entre l’élite, la foule et la machine.

Ceux qui lisent

Le prix Goncourt a commis une erreur. Comme on dit au foot, il a confondu vitesse et précipitation. James Noël a raison de dire qu’il fallait attendre la seconde sélection pour écarter Orélien. Pour prévenir une erreur, Goncourt a commis une faute. Si ce faux-pas a fait penser, un moment, que Paris voulait la peau d’un jeune écrivain dont le premier roman avait su capter toutes les attentions à cette rentrée littéraire, on ne doit pas oublier que c’est de Paris que toute cette fièvre est partie. Qui a permis cette fulgurante ascension d’Orélien en plaçant son roman sur toutes les listes de prix ? Etait-ce nécessaire ? Il faut ajouter les nombreux lecteurs et lectrices de France et du Québec où le livre est d’ailleurs édité chez Boréal, sans oublier ceux de Belgique et de Suisse qui continuent à acheter le livre jusqu’à en faire un indétrônable best-seller, et ce malgré tout ce vacarme. Soyons honnêtes, ce n’est pas le scandale qui a fait le succès du livre, c’est son succès qui est devenu un scandale.

Le peuple

Des fautes, beaucoup de gens en font à leur niveau et dans leur secteur. Quand ça arrive, les puissants n’entendent pas toujours les protestations venues d’en bas. Une fois sur dix, ils tendent l’oreille, sanctionnent, et souvent ça tombe sur un pauvre type. Les Thélyson Orélien paient cash et tout de suite, et ne me dites pas que ce n’est pas vrai dans cette époque où l’on voit un Trump impuni agir de façon chaotique comme un dieu saoul qui rentre à 3 heures du matin chez lui. A certains moments, j’avais l’impression que Thélyson avait commis un pire crime que Trump qui défend les assassinats de ICE (ne pas oublier ce lien avec ICE dans cette tragédie). Cette injustice criante contre les migrants qu’on semble ne plus voir est l’unique sujet du livre.

Orélien s’est peut-être trompé mais pas sur la douleur des corps, ni l’agitation des esprits, ni les gémissements, ni les conversations à voix basse entre miséreux, ni l’inconfort d’un voyage de 12 000 kilomètres dans les pires conditions, ni la morgue des gardes-chiourmes sur les frontières, ni l’intolérable chaleur humide de la jungle, ni les négociations qui impliquent des sommes minables contre des vies précieuses, ni cet enfant et sa mère abandonnés au bord de la route, ce n’est pas dans IA, ça, puisque ce chemin vient d’être ouvert par ce jeune écrivain.

Dites-moi qui communiera avec le malheur de ces Haïtiens si on entend effacer à tout prix toute trace d’un drame encore brûlant. Tous les journaux sont mobilisés sur cette affaire et pas un seul n’annonce qu’il va envoyer des journalistes refaire la route empruntée par Jonas Dorléon. Vous pourrez amener Thélyson Orélien avec vous. Vous avez des journalistes qui ont couvert toutes ces dernières guerres, alors qu’attendez-vous ? C’est un scoop. Pourquoi n’avez-vous pas encore couvert ce sujet en or (vous avez vu pour Orélien), je veux dire à la manière de Kessel ?

Donc d’où vient le 100 % [du logiciel de détection d’IA appliqué au livre de Thélyson Orélien, NDLR] ? Peut-être que ce Sang pour Sang provient des veines ouvertes de l’Amérique comme l’a constaté l’indispensable écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Alors d’où vient cette nouvelle légitimité du livre ? De la foule de gens de toutes origines et de toutes classes sociales qui s’est reconnue dans « C’était ça ou mourir », et ne voulait pas renier ce sentiment pur. Cette jeune femme l’a exprimé, dans une librairie de Montréal, avec des mots simples : « Cette histoire m’intéresse. » On ne peut rien opposer à ça.

BIO EXPRESS

Né à Port-au-Prince (Haïti) en 1953, Dany Laferrière est une figure majeure de la littérature mondiale contemporaine. Lauréat du prix Médicis en 2009 pour « l’Enigme du retour », il est l’auteur d’une quarantaine de livres, traduits dans une vingtaine de langues et salués par de nombreuses distinctions. Il a été élu à l’Académie française en 2013. Son site officiel est ici danylaferriere.com

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Dany Laferrière

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