Thibaud Elzière, entrepreneur et investisseur à succès (Fotolia, Hexa, Iconic House…), se dévoile dans un livre à la fois très personnel et exemplatif d’une vie entrepreneuriale menée tambour battant. ...
Thibaud Elzière repart comme il est arrivé : en trombe ! Au volant d'une Smart électrique immatriculée "Small" (le nom donné à l'un de ses derniers projets), c'est à se demander comment il est parvenu à faire entrer son mètre nonante-six… Le rendez-vous a été fixé rue Volta, à Ixelles. C'est là, sur le site d'une ancienne centrale électrique, que cet entrepreneur franco-belge de 46 ans est en train de concrétiser l'un de ses nombreux rêves : le "WAT", un méga-incubateur de start-up de 10 000 m2.
Thibaud Elzière, c'est un peu le "Monsieur 100 000 volts" de la tech européenne. "Je vais super bien ! Et toi ?", nous lance-t-il. Depuis sa première interview à La Libre, il y a dix ans, il arbore une même énergie. Son optimisme semble indestructible. "Un optimisme naïf, dit-il. Avec l'ambition, c'est ce qui définit, à mes yeux, l'entrepreneur. Pour chaque projet, je fais le pari que demain sera meilleur. C'est indispensable pour avancer."
Coup d'envoi des travaux du WAT, à Bruxelles : "Nous posons les fondations d'un écosystème européen"Comme si son temps n'était pas déjà compté, Thibaud Elzière a pris la plume pour se raconter. Le succès lui serait-il monté à la tête ? C'est mal connaître le personnage. Certes, ça ne lui déplaît pas de figurer dans les pages économiques des médias francophones et anglophones. Il aime la lumière, comme celle qui a baigné son enfance dans le Midi de la France. Mais l'homme a aussi ses parts d'ombre et ses doutes.
guillement"Ce livre, je l'ai écrit pour essayer de comprendre après quoi je cours. C'est une question que je me pose et qu'on me pose très souvent."
Dans Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles (*), il nous fait pénétrer, avec force détails et beaucoup de sincérité, dans les coulisses de plus de vingt ans d'aventures entrepreneuriales. Depuis Fotolia, banque d'images créée en 2004 et revenue à Adobe pour 800 millions de dollars, jusqu'à Iconic House, réseau de "maisons hôtelières", en passant par Hexa, studio dont sont sorties plusieurs licornes (start-up valorisée à plus d'un milliard de dollars). Et ce ne sont là qu'une partie de ses projets, sans oublier ses investissements dans plus de 300 start-up.
Chacun des courts 68 chapitres du livre mériterait d'être évoqué, tant ils regorgent de faits et de réflexions inspirants. "Ce livre, je l'ai écrit pour plusieurs raisons, confie-t-il. La première est que j'avais envie de comprendre après quoi je cours depuis plus de 20 ans. C'est une question que je me pose, mais qu'on me pose aussi très souvent. J'essaie de donner un début de réponse, même si ma femme dira que je ne réponds pas du tout à la question. J'avais aussi envie d'ouvrir les coulisses, et de sortir des slogans radicaux et simplistes qu'on peut lire sur les réseaux sociaux à propos de l'entrepreneuriat, pour donner l'envie aux gens d'entreprendre".
Thibaud Elzière et Quentin Nickmans, faiseurs de licornes et de centaures : "On s'est un peu lancé la fleur au fusil !"De façon très subjective, nous avons sélectionné, parmi les 68 (courts) chapitres que compte le livre de Thibaud Elzière, six "faits" qui ont jalonné le parcours – loin d'être terminé ! – d'un entrepreneur, devenu aussi business angel, à la fois très singulier et emblématique d'une génération passionnée de technologie et d'innovation.
Thibaud Elzière fait partie des entrepreneurs, peu nombreux, qui ont connu le succès très tôt dans leur parcours. La création de Fotolia en 2004, alors qu'il n'a pas encore 25 ans, et sa revente à partir de 2009 ont été déterminantes. Financièrement, d'abord. Au total, Adobe aura déboursé 800 millions de dollars pour acquérir la banque d'images fondée par M. Elzière. Soutenu financièrement par un ami de ses parents et deux investisseurs privés, le jeune startupeur n'aura touché qu'une faible part du gâteau (plusieurs dizaines de millions, tout de même). "Cela a été galère au début de Fotolia, raconte-t-il. Mais, après 18 mois, on a commencé à cartonner. Je n'ai plus jamais vu une telle croissance depuis lors !". Dès 2009, un premier versement de 6 millions arrive sur son compte. Il y en aura encore deux autres dans les années suivantes. L'aventure Fotolia aura aussi permis, à Thibaud Elzière, d'engranger une incroyable expérience dont il se servira pour la suite. "La qualité d'un entrepreneur, écrit-il, ne se mesure pas uniquement au succès de sa première entreprise. Les premières idées sont souvent naïves, portées par l'élan et l'envie. Parfois, elles rencontrent leur époque. Parfois non. Il y a toujours une part de hasard… cette fameuse chance du débutant".
De l'expérience Fotolia, Thibaud Elzière retiendra une conviction : avancer en équipe avec des personnes expérimentées, et réellement impliquées, permet d'aller plus vite et plus loin. Encore faut-il trouver les bons partenaires… Mobya, première tentative d'association et de start-up studio dans le domaine des applications mobiles, tournera au fiasco total. "On apprend davantage de nos échecs que de nos succès, souligne Thibaud Elzière. La réussite, c'est comme un bain chaud : ça réconforte et ça assoupit. L'échec est une douche froide : il donne un coup d'adrénaline, secoue l'organisme et réveille les sens". La seconde tentative sera la bonne. À l'automne 2010, il fait la rencontre de Quentin Nickmans, jeune entrepreneur belge passé par la case du consultant BCG. Le courant passe rapidement et, début 2011, ils fondent le start-up studio eFounders (qui deviendra Hexa quelques années plus tard). Quinze ans plus tard, les deux entrepreneurs font toujours la paire.
En 2011, les start-up studios ne courent pas les rues. Hormis le cas allemand de Rocket Internet, le concept et le modèle pour lequel optent Thibaud Elzière et Quentin Nickmans sont inédits en Europe. Le duo se montre également très visionnaire, en se concentrant sur la création de start-up spécialisées dans le "Software-as-a-Service" ou "SaaS" (en pleine explosion outre-Atlantique mais encore largement inexploré en Europe). Plutôt que de vendre une licence coûteuse pour installer un logiciel, on "loue" son accès via un abonnement. Pendant plus de dix ans, ces applications "SaaS" conçues pour la gestion des entreprises vont faire les beaux jours d'eFounders/Hexa. À partir de 2018, le studio actif à Bruxelles et à Paris commence à toucher les fruits de leurs efforts avec trois premiers "exits". "Ces sorties sont déterminantes car elles valident notre approche — créer et accompagner plusieurs sociétés de front — et nous permettent de réinvestir dans le studio pour poursuivre notre croissance". Entre 2011 et 2021, pas moins de trente start-up ont vu le jour au sein du studio franco-belge, dont trois "licornes" (Spendesk, Aircall et Front). Une performance exceptionnelle dans l'univers des start-up.
C'est au moment où Hexa prend son envol que Thibaud Elzière va traverser, de façon inattendue et brutale, une véritable tempête sur le plan personnel. Lors d'un déplacement à San Francisco, le "golden boy" de la tech craque. Un "épuisement", un cerveau qui "disjoncte", une douleur abdominale, un "enfer"… En trois pages, il explique sa chute. Elle durera 18 mois. "Protégé par ma nature optimiste et une joie de vivre que je pensais jusque-là inébranlables, je m'imaginais intouchable, immunisé. […] Je ne suis que l'ombre de moi-même. Sans joie, sans élan, sans vie". Il lui faudra plusieurs années pour admettre qu'il a été victime d'un burn-out. "Une étape de plus vers la maturité. Cette épreuve m'aura transformé", écrit-il, ajoutant que l'épreuve lui aura surtout appris à "reconnaître cette douleur chez les autres".
Thibaud Elzière, dont le parcours a démarré dans le sillage de l'éclatement de la bullet Internet, a-t-il eu des "rôles modèles" ? "Non ! J'avance davantage à l'instinct. Je ne suis pas du genre à vénérer qui que ce soit", tranche-t-il. Il y a une exception : Paul Graham, cofondateur de l'accélérateur californien Y Combinator et figure majeure de la Silicon valley. "Le parrain", comme il l'appelle. "Depuis mes débuts, je me nourris de ses écrits. On n'a pas encore pleinement mesuré son influence, mais il a défini les codes de l'écosystème tech moderne". Parmi les grandes fiertés de M. Elzière, il y a le fait que trois start-up créées au sein d'Hexa ont été sélectionnées pour intégrer Y Combinator.
S'il fait très régulièrement des allers-retours entre Bruxelles et Paris pour Hexa, c'est bien dans la capitale belge que Thibaud Elzière vit depuis plus de vingt ans. Exilé fiscal ? Pas du tout… C'est Marine, étudiante à l'école Solvay qu'il a croisée à Berlin et deviendra son épouse, qui l'a attiré à Bruxelles. Une ville, capitale d'une Union européenne à laquelle il est farouchement attaché, dont il ne cesse de vanter les atouts. "Depuis la France, dit-il, l'image qu'on se fait de Bruxelles est souvent peu flatteuse. Ce n'est pas vraiment du dénigrement, plutôt une forme d'ignorance, ce qui est presque pire". Une ville "au potentiel énorme", affirmait-il d'ailleurs lors du coup d'envoi du chantier du WAT, le 5 mars dernier. Les pieds bien ancrés à Bruxelles, mais la tête plus que jamais dans les étoiles.
(*) Chez Iconic Edition, 288 pages, 24,10 euros.
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