A l'occasion de la Coupe du monde, Youssef Faraj, professeur de sociologie à la Haute Ecole Condorcet, propose aux lecteurs de La Libre son regard et son analyse en allant au contact de différentes diasporas présentes à Bruxelles. Ce lundi soir, il s'est penché sur le match Espagne-Portugal. Voici sa contribution. ...
Ce lundi soir, l'Espagne affronte le Portugal en huitièmes de finale de la Coupe du monde 2026. À Lisbonne ou Madrid, l'enjeu est limpide : une place en quarts. À Bruxelles, ce match est un miroir déformant. Il ne s'agit pas seulement de football, mais d'une leçon d'anatomie urbaine.
Nous avions fait connaissance avec la communauté portugaise dans un précédent article. Maintenant nous nous plongeons dans la communauté espagnole afin de comprendre comment deux communautés issues de la même péninsule ont négocié, sur trois générations, leur visibilité dans l'espace public bruxellois.
D'emblée on remarque une nette différence : si le Portugal fait corps avec le pavé bruxellois, l'Espagne, elle, s'est subtilement émiettée, entamant un mouvement centripète qui l'éloigne de son centre culturel historique.
Comme un symbole de cet éloignement, le porte-voix représentant la "Pasionaria" d'Emilio López Menchero n'est plus depuis les travaux de la ligne 3 du quartier Stalingrad. Son nom fait référence à Dolores Iraburri, une célèbre militante et révolutionnaire espagnole qui a lutté pour la liberté. L'œuvre est dédiée aux populations migrantes, faisant écho à l'histoire personnelle de l'artiste d'origine espagnole et à l'identité cosmopolite de Bruxelles.
Je commence mon tour en rencontrant Javier, dont la mère est venue de la Corogne. Cette ville située en Galice représente la colonne vertébrale de cette migration. Il me dit d'un ton amusé : "Y a un Galicien même sur la lune". T-shirt de son club de cœur - le Depor - sur les épaules, il me précise que j'aurais du mal à trouver quelque chose de similaire aux autres communautés de Bruxelles, avançant que "tous les enfants de la diaspora n'ont pas forcément appris, pratiqué l'espagnol. Du coup, le rapport avec la culture d'origine est spécial. Notre génération ne se sent pas très connectée à une grande communauté. Après c'est peut-être juste un ressenti, je ne suis pas un porte-parole (rires)."
Javier ©Y.F.Contrairement aux Portugais dont la centralité et l'ancrage se ressentent, la présence espagnole raconte, elle, une tout autre histoire de la ville : celle d'un patchwork où les morceaux de tissus se superposent jusqu'à effacer les premières.
Pour en retrouver les premières broderies originelles, je décide d'arpenter les abords de la Gare du Midi et des Marolles.
Dans les années 1960 et 1970, les cafés et restaurants du boulevard du Midi parlaient à la fois asturien, castillan et galicien. C'était l'immigration des réfugiés politiques anti-franquistes, rapidement rejoints par une main-d'œuvre économique conventionnée, massivement portée par des femmes venues travailler comme employées de maison.
Aujourd'hui, ces établissements historiques ont presque tous baissé le rideau ou laissé leur place aux vagues migratoires qui leur ont succédé : l'Afrique centrale, l'Afrique de l'Ouest ou le Brésil.
En témoignent les nouvelles enseignes du boulevard du Midi, la coexistence avec les lusophones au boulevard Jamar ou, plus frappant, le déménagement du Centre Garcia Lorca (en hommage au grand poète espagnol) qui quitte son Saint-Gilles historique pour s'implanter à la rue des Foulons.
. ©Y.F.On m'oriente alors vers le café Asturias situé à l'Esplanade de l'Europe. Là, je suis accueilli par deux tables animées où l'Estrella Galicia se déguste avec modération.
Une cliente me dit : "On vient tous de régions différentes mais le drapeau nous unit pendant les matches." Ce café, situé au sein d'un triangle de bâtiments abritant des enseignes lusophones et hispaniques, fait face à la Gare du Midi et respecte la logique de quartier de transit définissant la place Bara la jouxtant. Elle me présente la "Mama" de cet établissement considéré comme "un incontournable, une institution depuis 40 ans où l'on mange comme au pays et où tout le monde est bienvenu".
Quiz Coupe du monde 2026 : êtes-vous vraiment incollable sur le Mondial ?Contrairement aux communautés turques ou marocaines, dont les commerces s'ancrent sur plusieurs générations, l'entreprenariat espagnol bruxellois brille par son effervescence éphémère. Les commerces ouvrent, mutent, et ferment au gré des trajectoires individuelles. La transmission de la langue et de la culture semble s'être diluée dans une intégration. Un homme assis en terrasse renchérit : "Ici c'est historique, mais tu peux remonter encore rue Haute, où il y a quelques endroits. Chaussée d'Alsemberg aussi." Et à place du Luxembourg ? "Ca ce sont les Eurocrates, ils n'ont pas de café à eux comme ici."
. ©Y.F.L'envolée des prix dans le centre et à Saint-Gilles a redessiné la carte de la communauté espagnole, désormais portée par une nouvelle vague d'Eurocrates. Profitant d'un effet d'opportunité économique et de la popularité de la culture ibérique, cette population fréquente les quartiers branchés comme le Châtelain, Flagey, Place du Luxembourg où l'on peut trouver des saveurs de la culture espagnole. Mais pas à n'importe quel prix et pas pour n'importe qui. L'émergence d'une gastronomie de standing témoigne ainsi de ce glissement discret de la communauté.
Autour de 23h, sur une passe de Ferran Torres, Merino tétanise le Portugal, un des favoris de cette compétition, à la 90e minute envoyant la Roja en quarts de finale.
Et où se réunir en cas de victoire ? "On a une communauté à Vilvorde mais on se réunit aussi vers Route de Lennik, au Barca", me dit-on accompagné d'un hochement de la tête collectif.
Et quel symbole ! Le complexe Corneille Barca appartient à la commune de Saint-Gilles, bien que situé à Anderlecht. Il rend hommage à l'ancien bourgmestre qui a accueilli cette vague importante de l'immigration espagnole dans les années 60.
Au fond, peut-être que la signature de cette communauté, si changeante et plurielle, est de ne pas chercher à graver son empreinte dans la pierre de la ville, mais à s'y fondre totalement. À Bruxelles, l'Espagnol n'est plus ce migrant de passage ou cet exilé politique, mais un citoyen fondu dans le paysage. En somme, une identité se définissant moins dans la pérennité des commerces mais plus dans la fluidité avec laquelle elle habite, réinvente et, finalement, façonne la ville sans jamais la figer.