Dès le 8 août 2025, la base arrière du Tiers lieu paysan, à Bizanet, est devenue l'épicentre d'un formidable mouvement de solidarité pour aider les agriculteurs et habitants frappés par le mégafeu. Un an après, le...
Dès le 8 août 2025, la base arrière du Tiers lieu paysan, à Bizanet, est devenue l'épicentre d'un formidable mouvement de solidarité pour aider les agriculteurs et habitants frappés par le mégafeu. Un an après, le site reste mobilisé, convaincu que le changement des pratiques agricoles est l'inévitable voie pour continuer à vivre et produire dans les Corbières.
Dix-sept ans que Karine et Nicolas Mirouze ont repris la ferme familiale de Beauregard, à Bizanet. Dix-sept ans que le couple d’ingénieurs agronomes trace le sillon d’une "agriculture paysanne". Passage du conventionnel au bio, couvertures du sol, éco-pâturage, agroforesterie sont autant de visas pour s'écarter du sillon du "modèle agro-industriel productiviste". Une ambition qui portait les germes du Tiers lieu paysan installé au cœur de la ferme. Un endroit de partage, des savoir-faire, des luttes et des mobilisations citoyennes, pensé pour "composer de nouvelles réalités agricoles en vue d’habiter de façon désirable et pérenne nos campagnes". Un site qui, dans les 72 heures qui ont suivi le mégafeu des Corbières d’août 2025, est devenu l’épicentre d’une mobilisation solidaire hors normes. Le 29 juin 2025, avec l’incendie causé par un brasero mal éteint transporté sur l’autoroute, le Tiers lieu avait eu un "avant-goût de cette solidarité".
Un an après, Karine et Saber le redisent : "À aucun moment nous n’avons voulu nous substituer à des organismes ou des institutions." Mais le besoin était bien là : "Le Tiers lieu, c’était aussi un moyen de sortir de l’isolement. Si les chantiers ont eu un impact technique, il y a aussi eu un bénéfice psychologique." Suffisamment fort pour s’autoriser à penser au long cours, pour faire de l’action d’urgence la première phase d’une réflexion pour "protéger notre territoire de la désertification".
Ateliers de soudage chaque mercrediComme si le mégafeu, loin d’être une irrémédiable sentence, pouvait être un point de départ : "On savait que ça allait brûler. Et le mégafeu a été le cadre de notre tribune intitulée Reprendre la terre". Novembre 2025 marquera le dernier acte de l’urgence, avec l’action "Refleurir les Corbières", pour "Sortir du sinistre par le beau", avec des chantiers de régénération des friches, et des semis pour offrir des couverts végétaux aux terres calcinées. Un an après, c’est avec ses groupes d’action que le Tiers lieu entretient l’envie de "diversifier la production agricole", de "reprendre la main sur les friches", de "réinstaller des agriculteurs, ce qui est une partie de la solution". Avec L’atelier partagé, qui permet réparations agricoles ou activité de formations, et notamment un atelier de soudage chaque mercredi ; avec le groupe "Mutualisation et entraide", et cette envie de "mettre de l’huile dans les rouages" ; avec le groupe d’habitants, pensé pour déterminer collectivement l’usage de la cagnotte. À la rentrée 2026, un fourgon se déplacera dans les fermes, pour éviter "d’entrer dans le système du suréquipement", et "sortir de nos dépendances".
La situation actuelle du territoire, c’est aussi le résultat de mauvaises décisions passées ou de décisions qui n’ont pas été prises
Autant de voies pour se réapproprier le territoire, et repenser l’habitabilité de Corbières en 1re ligne face au réchauffement climatique et ses conséquences : "On a toujours vécu avec les feux. Mais maintenant, il faut se positionner pour éviter les grands feux. On n’a pas envie que les Corbières brûlent, et on se sent légitimes pour apporter notre contribution, dans un rapport de force constructif, pour repenser l’agriculture, mais aussi la vie du territoire. Parce que la situation actuelle du territoire, c’est aussi le résultat de mauvaises décisions passées ou de décisions qui n’ont pas été prises." Un travail titanesque, que le Tiers lieu veut mener avec. Surtout pas contre. Surtout "sans jugement. Le débat du "tu es en bio, tu n’es pas en bio", il est dépassé. Bien sûr qu’on va dénoncer les choix de la FNSEA, de la politique agricole commune, de collectivités, de la chambre d’agriculture. Mais on doit aussi travailler avec. Sinon, on restera une alternative isolée."
Agir collectivement, c’est un peu anxiolytique
Et pour bien redire ce qui les meut, Karine et Saber ne se privent pas de balayer une idée reçue : "Notre idée, ce n’est pas d’enlever la vigne, qui est la culture qui résiste le mieux à la chaleur, au feu. Il faut de la vigne. Mais il faut aussi remettre du pâturage en lisière de forêt, il faut impliquer les habitants, qui seront les mangeuses et mangeurs des produits. Il faut régénérer la terre, la renourrir." C’est bien là que Karine et Nicolas Mirouze trouvent le prolongement de leur envie manifestée il y a bientôt 20 ans : "La diversification, c’est sortir du modèle dominant." Une urgence, martèlent Karine et Saber, qui savent que le feu n’est qu’une facette du problème : "On ne parle pas que des incendies, mais de crise climatique." Qui frappe le territoire, aujourd’hui et maintenant : "J’ai vu l’abattement des maraîchers ou des éleveurs qui ont pris le feu, la tempête, la dermatose, les inondations."
Bien sûr, le Tiers lieu a aujourd’hui bien conscience de ne pas porter le discours dominant : "Oui, ça peut être démoralisant. Mais plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (*)", sourit Karine Mirouze. Saber Tayebi prolonge : "Je vois bien que là où j’agis, c’est très modeste. Mais agir collectivement, c’est un peu anxiolytique. Et j’ai envie de croire que ce n’est pas neutre."
Le 5 août, lorsque l’ogre des Corbières prend son élan à Ribaute, Karine et Nicolas Mirouze sont sur la route des vacances. Demi-tour. Le 8 août, le Tiers lieu ouvre une cagnotte, baptisée "Corbières solidaires grands feux". Objectif : aider les plus vulnérables. Vulnérables face aux sinistres causés par le feu, vulnérables face aux institutions et aux assurances, parce que le mégafeu a frappé alors qu’ils étaient engagés "dans une diversification de la production agricole ou dans des actions d’autonomie alimentaire". Plus de 40 000 € seront donnés par 450 contributeurs. Le 9 août, ils sont 12 bénévoles réunis pour le 1er jour de la base arrière. "Propulsés au cœur de l’action, tout en essayant de garder la tête froide", se souviennent le 28 juillet 2026 Karine Mirouze, présidente du Tiers lieu, et Saber Tayebi, son animateur. Les besoins sont énormes : des animaux à parquer, du foin à stocker, des clôtures à refaire. Et la solidarité joue à plein, avec plus de 40 tonnes de matériel recueillies. De l’aide physique, donc. Mais aussi morale, en dispatchant les conseils pratiques, pour des habitants et agriculteurs "pour beaucoup dans la stupeur ; la sidération". Entre le 8 août et le 22 novembre, 297 bénévoles auront été accueillis : "On avait des bras et du matériel, on était là pour accompagner des gens qui avaient envie de changer. Et on a trouvé du boulot à chaque personne qui est venue, pendant 16 semaines." Intenses journées, soulagées par l’arrivée de coordonnateurs professionnels, venus d’ONG humanitaires, précieux rouages qui "nous ont professionnalisés, permis d’établir des fiches de chantiers, de distribuer les tâches."