Entre 1998 et 2003, le Congo voit s’affronter sur son sol les armées de tous ses voisins, avides de ses richesses. Ce conflit laisse des millions de morts, de déplacés et de réfugiés et permet à la mafia des Grands Lacs de prospérer, à l’abri des milices et sous couvert de lutte pour la démocratie. […]
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Entre 1998 et 2003, le Congo voit s’affronter sur son sol les armées de tous ses voisins, avides de ses richesses. Ce conflit laisse des millions de morts, de déplacés et de réfugiés et permet à la mafia des Grands Lacs de prospérer, à l’abri des milices et sous couvert de lutte pour la démocratie. Dans ce jeu, Roger Lumbala va exceller, comme l’explique ce deuxième épisode sur la vie de l’ex-rebelle et ministre condamné à trente ans de réclusion criminelle par la cour d’assises de Paris.
Par Tidiane de Loyola
C’est durant la 2e guerre du Congo, aussi appelée Première guerre mondiale africaine tant les belligérants se sont rués dans la mêlée sanglante pour dépecer l’ancien Zaïre, que Roger Lumbala va donner sa pleine mesure de lieutenant de la mafia des Grands Lacs. Au gré des escarmouches, de l’occupation de riches zones minières, des conflits et des disputes entre grandes puissances et groupes rebelles qu’elles soutiennent, Lumbala va aisément naviguer… et prospérer.
Après deux années d’alliance contre le régime de Laurent-Désiré Kabila – et d’occupation conjointe des zones minières et aurifères de l’est – le Rwanda de Paul Kagame et l’Ouganda de Yoweri Museweni se disputent.
L’arrêt de la cour d’assises daté du 15 décembre dernier décrit un climat de « pillage des ressources naturelles et d’exacerbation de la violence contre les civils, notamment les femmes, en particulier dans la Province orientale où, entre le 5 et le 10 juin 2000 à Kisangani, les forces d’occupation rwandaises et ougandaises se sont affrontées pour le contrôle des richesses minières locales appelées ‘minerais du conflit’ ».
Le Rassemblement congolais pour la démocratie, mouvement soutenu par les deux États et dont Lumbala est l’un des bénéficiaires, explose naturellement en plusieurs factions.
« Il faut tuer 1000 personnes au Congo pour être général »Se ralliant finalement à l’Ouganda, le néo-seigneur de guerre hérite du RCD-National (RCD-N), qui l’installe dans la localité de Bafwasende, naturellement bien pourvue en minerais. Et Lumbala va appliquer quasiment à la lettre les deux mantras populaires au Congo du début des années 2000 : « nos richesses sont la source de notre misère » et « il faut tuer 1000 personnes au Congo pour être général ».
Jurant fidélité à un autre enfant terrible du Zaïre et chef de guerre préféré de l’Ouganda, Jean-Pierre Bemba, à la tête du Mouvement pour la Libération du Congo, Lumbala intègre son RCD-N au Front le libération du Congo nouvellement créé. Il enregistre ainsi un gain immédiat en troupes et en territoires.
Le ministre de la Défense Jean-Pierre Bemba en mission au Nord-Kivu en février 2024.
« Au début de l’année 2002, le MLC de Jean-Pierre Bemba a alors militairement chassé le RCD-KML (une faction rivale) de la ville d’Isiro et y a installé, ainsi que dans la ville de Bafwasende, le RCD-N de Roger Lumbala, respectivement les 7 et 27 janvier 2002. »
Pendant trois longues années, les affaires tournent bien. Selon un rapport du groupe d’experts des Nations unies, Lumbala signe des accords commerciaux avec des compagnies belges et autrichiennes et il sert d’écran au monopole de l’exploitation des diamants de la société Victoria à Bafwasende, le tout sous bonne garde militaire et en s’acquittant d’un lourd pourcentage aux parrains ougandais.
Ensemble, Bemba et Lumbala profitent de l’exploitation sauvage des minerais et des richesses géologiques, se livrant au trafic à grande échelle. Ils vont aussi penser et faire appliquer l’une des manœuvres les plus sombres de la première guerre mondiale africaine.
« Effacer le tableau »
Carte de la RDC. L’Ituri, région des massacres, en orange.
Alors que des pourparlers de paix débutent à Sun City, en Afrique du Sud, les deux compères lancent l’opération « Effacer le tableau » dans les zones qu’ils contrôlent et au delà.
« En octobre 2002, le MLC et le RCD-N ont lancé l’opération dite ‘Effacer le tableau’ dans la région de Mambasa, en vue de priver définitivement le gouvernement de Kinshasa de son allié, le RCD-KML, mais aussi de mettre la main sur les territoires et les ressources naturelles alors sous contrôle de ce groupe adverse avant que ne débute la période de transition», poursuit la cour d’assises de Paris. L’objectif est de prendre Béni, la capitale de l’Ituri, province congolaise. En somme, arriver en position de force une fois la paix installée. Un classique de l’art de la guerre auquel les Sun Zu tropicaux apportent leur propre touche.
Les juges énumèrent les crimes commis à cette occasion : « 173 exécutions sommaires ont été recensées, un nombre important de personnes ont été arrêtées, 80 d’entre elles n’ayant jamais redonné signe de vie, 69 personnes ont été victimes de viols et 39 de traitements cruels et inhumains, de nombreux cas de travaux forcés consistant à transporter le butin ou des munitions ou encore à accomplir diverses corvées ». Et l’inventaire n’est pas fini : « ce sont 135 enfants qui ont, selon le rapport, été victimes d’exécution sommaire (24 enfants), de sévices sexuels (27 enfants), d’enlèvement, de recrutement forcé et de travaux forcés (22 enfants)».
Collines de l’Ituri.
Pour bien marquer leur appartenance, les rebelles ont même endossé un T-shirt « Effacer le Tableau».
« L’opération nommée ‘ Effacer le Tableau’ conduite par le RCD-N et le MLC a constitué une étape supplémentaire dans le cadre du conflit armé : nettoyer un tableau noir, faire table rase, piller, détruire, éliminer, faire fuir et déplacer la population en créant la panique dans le cadre d’une campagne de terreur. Il s’agit d’une opération d’envergure ’préméditée’ ».
Et c’est un véritable catalogue de crimes contre l’humanité qui l’accompagne. En langage juridique, des exécutions sommaires, des actes de torture, de la réduction en esclavage….
Le calvaire prend fin avec la signature des accords de paix de Sun City, qui ouvrent à Lumbala et ses acolytes un nouvel horizon. En juin 2003, les troupes étrangères se retirent officiellement du pays, Jean-Pierre Bemba devient vice-président du Congo dans un gouvernement de transition où Lumbala est nommé ministre du Commerce.
Le crime paie. Et il va continuer à payer.
À suivre (3/4) : La démocratie paie moins bien.
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